JMDEVESA
Universitaire,
Spécialiste du surréalisme,
de littérature française contemporaine
et de littérature noire francophone.
Nouvelle rubrique.
Cette nouvelle rubrique est destinée à accueillir des textes d'ami(e)s connu(e)s ou pas. Je souhaite que vous soyez nombreux à me donner des feuillets (prose, récit et poèmes) pour faire vivre cette "fenêtre". D'ores et déjà je suis ravi que Fabienne Leloup, ma complice en soie de Paris, ait accepté de me confier l'incipit de son nouveau roman pour que je puisse le mettre en ligne. Le voici :
LE PARFUM DE L’OMBRE
1.
Prélude
Avant chaque pièce, je me prépare, actrice d’une pièce unique, montée et jouée pour des initiés. La veille de la générale, je me calfeutre chez moi. Je me concentre afin de rassembler mes forces car je suis aussi metteur en scène et habilleuse. Chacun attache plus ou moins d’importance à tel ou tel détail. Moi, ce sont les gants. J’en possède des centaines. Leur présence conspire à l’effet que je veux produire sur les autres acteurs. Pour chaque cérémonie, j’en choisis une paire. Je palpe leur satin, leur cuir ; m’arrête sur leur lustre, avant de me décider à glisser mes phalanges à l’intérieur. Ma main se redessine derrière l’étoffe ou la peau, s’émince dans la courbe d’une aile au repos avant de serrer la poignée d’un cierge ou de fixer un encens sur la spirale de quelque luminaire.
Comme dans un film en noir et blanc, je rejoue la scène où l’héroïne quitte le monde diurne, le Saint Germain des poètes, traversant les miroirs avec de longs gants de gala. C’est à peine si l’on devine la buée sur la glace : l’inconnue est passée de l’autre côté…
Mes gants sont mes confesseurs, mes talismans et me collent tellement au derme que je me sens maladroite sans eux.
Dès que je les mets, l’intrigue se met en place ; des mécanismes secrets se déclenchent.
A mon tour de m'enfoncer dans la nuit, d'entrer en résonance avec les ombres qui s'agitent derrière les miroirs sans tain des derniers boudoirs aux épices.
Une découverte.
Cette jeune écrivaine roumaine a été mon étudiante durant ce semestre. Je trouve son timbre de voix très intéressant. Avec son accord, j’ai décidé de mettre en ligne quelques extraits de son travail.
Oana Cătălina Ninu
Née le 2 mai 1985 à Mangalia, en Roumanie. Elle est étudiante en Lettres à l’Université de Bucarest. À présent, elle fait un stage à l’Université Michel de Montaigne Bordeaux 3.
Les poèmes de Oana Cătălina Ninu ont été primés avant même qu’elle ait publié son premier recueil. C’est ainsi qu’elle a obtenu en 2004 le Premier Prix du Festival de Poésie PROMETHEVS (Sfântul Gheorghe – Tulcea, Roumanie).
Oana Cătălina Ninu a débuté avec le recueil de poèmes Mandala, paru à Bucarest en 2005, qui s’est vu décerner trois prix littéraires : le Prix National Mihai Eminescu – opera prima, le Prix Iustin Panţa et le Prix du Premier Recueil de l’Union des Écrivains de Roumanie – la filiale Dobroudja. Elle publie des poèmes et des notes de lecture dans les plus importantes anthologies et revues roumaines.
Oana Cătălina Ninu travaille en tant que rédactrice pour la revue littéraire VERSUs/m.
Textes inclus dans le dossier de poésie roumaine « nouvelle vague » - Centre Kulturfabrik
Traductions par Linda Maria Baros
mandala
1.
chaque soir dans mon sommeil
je déchire symétriquement le drap je suis
la femme-ciseaux je me mets toute nue sous la couette
et j’entame mes études d’esthétique
je ronge le mur membraneux dans lequel
mon corps se tient serré de la tête vers le haut
mon ventre s’écartèle on dirait un œuf au plat
broyé par une fourchette
et il y a du sang qui s’en écoule
que me reste-t-il à manger de moi ma souris noire
aux poils d’acier s’en lèche déjà les babines
avec mes larmes et quelques bouts de chair
de la dernière orgie je fais des choux farcis
on m’a coupé la poitrine de manière longitudinale
j’attends que tu me couvres et que tu tombes
dans la faille comme dans un marais moi je tirerai
la fermeture-éclair et tes doigts s’enfonceront névrotiques
dans ma peau comme des cornes d’escargot
mon tréfonds sera alors beau lui aussi
et mes cheveux sécheront alors
je les laverai je les émonderai je les mettrai
dans des petits sacs entre les plis du matelas
parmi les torchons crasseux dans lesquels
j’ai caché les poupées sans têtes ni mains
on n’enfoncera plus alors des cure-dents dans mes yeux
je n’aurai plus peur de m’endormir sur ma charogne d’hier
12.
ton cœur doit être noir et le tremblement ne peut être qu’un cri
lorsque le ventre de la femme s’arrondit devant toi
lorsque ses paupières et les veines autour de sa tempe
s’amenuisent tu te mets à tousser et à sentir la forme de tes organes
au-dedans tu laisses des traces de rouge à lèvres sur la tasse de café
de temps à autre la mort passe à côté de toi
un chapeau de paille sur la tête
elle tient ses seins entre les mains et peint des icônes
tu la frappes à la tête avec un tisonnier
tu as les oreilles bouchées...
... les paumes pareillement appuyées au fond du lavabo tu oublieras
que pendant cette matinée qui ressemble à une chair molle
tu cours avec ta voiture catoptrique le ciel
entrouvre les lèvres et crache des cosses de graines
de tournesol des ancres des enfants dans des coquilles d’escargot
là dans les roseaux l’échassier a des pattes métalliques et l’infirmité
se vend contre un pain noir et une bouteille de vodka
tu prends ta tête entre les mains
tu te disloques pour ne pas entendre pour ne pas savoir
pour ne pas pour ne pas…
…brrr ce machin qui vole et se conge sans arrêt contre les murs
c’est un oiseau-scie il coupe la mort
dans de grosses tranches de cinq coudées
il dessine de grands cercles au-dessus de toi et tu es déjà sauvé
maintenant tu peux faire tout ce que tu veux et même ce que tu ne veux pas
refléter la lumière la faire tomber de manière inverse toucher son ventre et
la sentir humide et blanche comme le lait qui jaillit en ruisseaux parmi les jambes
vers les bouches affamées de la foule…
« les états intenses »
***
« nous avons tous quelqu’un qui nous manque »
nous avons besoin d’un bras puissant d’un chicot de bois pour nous aimer
et d’une lame très bien aiguisée et de nombreuses lampes torches
pour creuser les yeux du boucher
tandis qu’il lève la hache au-dessus de ses veines jaunâtres
et tous nos gestes significatifs
avec leur violence inutile pour remplir les trous
et les doigts tordus qui se retirent tremblants de la balustrade
et les jambes folles qui se traînent sans arrêt par-dessous les voitures
et moi et toi décollant nos mains fausses et froides
j’ai mis du temps à comprendre que si j’ai jamais voulu quoique ce soit
c’était tout simplement de vivre de ne plus être si sensible
de ne plus avoir les genoux égratignés et surtout surtout
de pourvoir m’en ficher
nous avons encore du temps il ne faut pas désespérer nous avons encore du temps pour désosser nos âmes
pour cogner avec les bottes sur nous-mêmes comme dans des sacs de pommes de terre pour nous ourdir
d’infinis marsupiums en carton pour nous replier doucement en longeant les murs pour trouver notre place
pour enfoncer nos coudes dans l’échafaudage pourri de notre poitrine
le sentiment d’avoir vécu notre vie nous pèse comme un immense oreiller sur le visage
***
et tout ira bien et tout ira bien
et je ne raterai pas ma vie
et j’arrêterai ce sang qui gargouille qui se traîne vers moi par-dessous la porte
ma robe blanche froissée par des poings hâtifs
l’eau avec de la rouille qui compartimente mon cerveau
la douche froide le tuyau qui fait raidir mes cuisses
et tout ira bien et tout ira bien
et je ne pleurerai plus
et quelqu’un me prendra dans ses bras tout le temps tout le temps
et je ne jetterai plus mes culottes après des rencontres fortuites
la salive se solidifie sur les murs comme une croûte vivante de lumière
la salive comme un seuil entre moi et « les états intenses »
nos regards sont translucides
le squelette d’un éléphant dans l’arène déserte d’un cirque
déchire-moi déchire-moi couvre mes yeux de bleus
et tout ira bien et tout ira bien
et je (ne) reviendrai (plus) à la réalité
j’ai pris le dernier métro on m’a donné un fil
une corde résistante des entrailles grumeleuses en quenouille
je tirerai sur le fil jusqu’à ce qu’il s’entortille autour de mon cou
soft
je te reconnais, tu es aussi raté que moi
bien que mes vêtements soient chers
bien que tes veines soient robustes
les piliers de télégraphe nouent notre peur quelque part là-haut
où les chaussettes mouillées frisottent en grappes
bien que rien ne puisse se mettre entre nous
pas même le mur de fer
dans lequel les amoureux creusent des trous avec une aiguille
bien que les choses qui nous heurtent devraient nous rapprocher brusquement
bien que tu sois fatigué et vieux
notre amour n’est que l’étreinte tordue
de deux infirmes
qui attendent le dernier bus
sous la pluie
Une Voix.
Voici une voix à découvrir. Une sensibilité ouverte sur plusieurs univers linguistiques et culturels. Et une écriture qui tend à s'affirmer. Elle exprime des tourments et des maux. Mais elle a entrepris une mue... On ne peut que souhaiter l'envol du papillon. Evidemment pour lui. Mais aussi pour les siens, autour de lui. Quoi qu'il en soit, ces premières lignes sont une promesse. Et une belle promesse. A lire, donc. Et pour le reste, la vie n'apporte pas que des douleurs et des souffrances !
Visitez donc ce site :
Et d'ailleurs j'ai installé un lien entre lui et mon blog.
Un Nouveau texte de Oana Catalina NINU (Roumanie).
***
tu songes que dans trois mois tu vas mourir du cancer
une petite fleur en chair s’entrouvre là-bas
sur les murs intérieurs
et ne t’intéresse pas si rien ne peut te sauver maintenant
tu descends dans une gare pleuvieuse de l’ouest
une gare immense avec une coupole tissée en métal jaune
l’escalier mécanique va te rendre exactement où tu veux
tu sens le vide entre tes doigts
tu les rapproches et rien ne change
sur le conduit s’écoulent des hectolitres de lait
tes seins sont beaux et stériles
tes seins remplissent les paumes grandes et calleuses
des hommes siamois à six mains
maintenant tu as beaucoup plus de temps
maintenant tu as tout le temps du monde
à te taire davantage
à sentir le vide entre deux doigts
à les approcher et à ne rien changer
Il se faisait tard. Ayant travaillé toute la journée, j’ai attendu que le sommeil bienfaisant me transporte dans l’inconnu, mais l’odeur a envahi les objets et les fissures invisibles des murs
et je sentais que je ne pourrais pas m’endormir.
Désespéré, j’ai pensé à Elizabeth. J’ai essayé d’évoquer le plus fidèlement possible son être mince et fragile : peut-être la magie réussira, la figure d’Elizabeth surgira et emportera
l’odeur. Je nous ai revus au crépuscule au bord de la mer Egée, j’ai revécu l’odeur d’épices des matins napolitains, j’ai entendu le retentissement du son de l’horloge sur le pavé des ruelles,
pourtant, chaque fois que j’ai voulu parler à Elizabeth, elle a disparu de mes côtés, laissant son ombre et son odeur me poursuivre fidèlement. Elizabeth m’a accompagné à mes rendez-vous
nocturnes, elle a patiemment attendu, au coin des chambres surchauffées, que je serre dans mes bras des femmes étrangères jusqu’à l’évanouissement. Elle ne m’a pas quitté même lorsque j’ai
gaspillé tout mon argent dans les bistrots. Elle ne m’a jamais parlé, je n’ai même pas vu son visage, mais je savais qu’elle était toujours avec moi, que malgré moi, elle me poursuivait
partout. Le plus souvent, j’aimais sa compagnie, parfois même elle m’amusait : j’ai choisi exprès les rues les plus étroites parce que je voulais voir son ombre invraisemblablement
allongée me suivre humblement sur les murs.
Pourtant, une nuit d’été quand le ciel lourd de nuages était si bas qu’il a presque touché la terre, je me suis lassé de ce qu’Elizabeth, telle une âme damnée, me suive partout. J’ai enfin
décidé de l’éloigner pour toujours : je voulais être seul et l’oublier entièrement. J’ai souhaité que le ciel s’ouvre pour l’engloutir ou que le feu s’allume pour brûler son ombre
odorante. Mais, puisque rien ne s’est passé – même les molosses du voisin se retiraient en entendant mes pas – j’ai reconnu que je devais la tuer. J’ai levé mon couteau et piqué plusieurs fois,
de toutes mes forces, là où je pensais sentir Elizabeth. Je ne me suis calmé que lorsque j’ai vu – je me rappelle bien avoir vu – que personne n’était plus à mes côtés.
Avec Elizabeth, l’odeur inquiétante a aussi disparu : je me suis libéré et à partir de là, j’ai arpenté mes chemins de plus en plus capricieux jusqu’à ce soir de printemps où Elizabeth est
revenue me voir. Avec un sourire qui pardonne tout, elle s’est assise au bord de mon lit et peut-être, elle m’a même chuchoté quelque chose à l’oreille. Je n’ai pas voulu entendre ce qu’elle
disait : en rassemblant mes dernières forces, je me suis levé et j’ai commencé à courir dans la rue. J’ai couru jusqu’à perdre le souffle, pendant que la grêle du printemps me frappait le
visage et emportait loin, très loin l’odeur d’Elizabeth.
Szeged, avril 2006
"L'expérience consiste à acquérir l'expérience de ce dont l'on ne désirerait pas faire l'expérience." (Propos de Kuno Fischer rapporté par Sigmund Freud).