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Sur les pas d’Éros

par Jean-Michel Devésa

 

 

L’autre jour, au cimetière du Montparnasse, dans un silence recueilli, aux côtés de la famille et parmi la poignée de proches qui avaient décidé de ne pas faillir en rendant à Pierre un dernier hommage, je me demandais comment le lien intellectuel noué il y a à peu près dix ans entre un auteur célèbre et un universitaire de province avait pu muer en une amitié, en une amitié sans apprêt ni calcul. De fait, Pierre Bourgeade et moi sommes devenus immédiatement ou presque d’indéfectibles amis et de désintéressés complices. L’âge, la différence de notoriété, la spécifité des parcours, tout ce qui aurait dû nous séparer s’est révélé sans effet sur notre relation.  

Pendant cette décennie, Pierre a tout su de moi, depuis les chimères qui m’habitent jusqu’à mes plus pitoyables déroutes. Il a ainsi connu toutes mes amoureuses, mes « belles amies », pour reprendre son mot, jugeant d’ailleurs que la plupart « eussent été chères à Man Ray ». Et il est exact que je lui ai présenté ma « vraie fausse Américaine », Carole la métisse franco-camerounaise qui parlait à la radio, la vénéneuse et blonde femme sans règle(s) et naturellement Anaïs dont la beauté et l’allure « si sage apparemment » l’avaient grandement impressionné au point qu’il s’en est souvent ouvert à moi.

Que l’on se rassure : l’évocation de ces circonstances ne trahit pas, pour ce qui me concerne, une quelconque boursouflure du Moi ; je n’entends pas davantage échauffer le lecteur par je ne sais quelles révélations touchant à l’intimité de Pierre. Les épisodes auxquels je songe en rédigeant ces lignes renvoient à l’un des ressorts psychologiques les plus essentiels de son itinéraire personnel et littéraire, en l’occurrence le désir d’être tout entier dans la vie, sans que cette implication et cet engagement de soi ne stérilisent les capacités de création de l’individu.

C’est à Bordeaux, en décembre 2003, que je l’ai compris à l’occasion d’un colloque dont il était l’invité vedette. Avec Marie Morel qui l’accompagnait, il s’était livré à une « action » au Jean-Vigo, un cinéma d’art et d’essai fermé depuis janvier de cette année, qui avait passablement heurté la sensibilité de mes collègues les plus puritains et ravi la cohorte échevelée de mes étudiant(e)s : comme Marie avait accepté d’incarner pour lui « la chienne de l’écrivain », il l’avait promenée nue, à « quatre pattes » et en laisse, d’abord sur la scène puis dans la salle, tandis qu’il récitait le poème de Paul Valéry, « Les Pas » :

 

Tes pas, enfants de mon silence,

Saintement, lentement placés,

Vers le lit de ma vigilance

Procèdent muets et glacés.

 

 

Personne pure, ombre divine,

Qu’ils sont doux, tes pas retenus !

Dieux !... tous les dons que je devine

Viennent à moi sur ces pieds nus !


Si, de tes lèvres avancées,

Tu prépares pour l’apaiser,

A l’habitant de mes pensées

La nourriture d’un baiser,


Ne hâte pas cet acte tendre,

Douceur d’être et de n’être pas,

Car j’ai vécu de vous attendre,

Et mon coeur n’était que vos pas. (P. Valéry, Charmes, 1922)

 

À bien des égards, ce soir-là, Pierre Bourgeade avait levé un coin du voile. Depuis toujours, ses efforts visaient à mener de front la patiente élaboration d’une oeuvre et une existence fondée sur une crâne et systématique exploration des limites. Toutefois sa bonté, sa générosité et sa candeur, probablement héritées d’une enfance qui, chez lui, se donnaient à entendre dans son rire et à déchiffrer dans son sourire, lui interdisaient d’assumer pleinement ce rêve de totalité. Aussi accordait-il son admiration et son attachement à celles et à ceux qui, sur les pas d’Éros, lui paraissaient assez forts, déterminés et libres, pour tomber les masques, s’affranchir des convenances sociales et de la peur et s’aventurer « à découvert », en direction de ce « point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et l’avenir, le haut et le bas, le communicable et l’incommunicable [cessent] d’être perçus contradictoirement » (André Breton).

Du coup, et aussi en raison de la distance que la mort a désormais creusée entre nous, je crois discerner ce qui a poussé Pierre Bourgeade à m’accorder sa confiance et à prendre plaisir à ma compagnie : il avait interprété mon rapport au monde et ce que je lui avais montré de ma sphère privée comme l’expression de ce qu’il admirait d’autant plus qu’il se savait incapable d’en payer le prix, en l’occurrence un « être-là » n’excluant certes pas la lucidité mais exigeant de se coltiner en permanence avec l’horreur et le néant qui nichent au coeur du vivant. Voilà pourquoi il a été l’un de mes premiers lecteurs et s’est enthousiasmé pour le manuscrit que je lui ai confié en 2005 à mon retour du Texas, l’a dévoré en moins d’une nuit, avant de m’appeler très tôt pour me dire combien ce récit l’avait bouleversé. Cet automne, alors qu’il avait à affronter la maladie et à déjouer l’emprise de la mort, il a craint que la farce d’un Prix littéraire auquel mon livre avait été présenté ne m’affecte gravement et il m’a incité à ne pas renoncer à une écriture « que nourrissent [mes] expériences exceptionnelles ». Pour m’acquitter de la dette souscrite envers Pierre, il m’incombe par conséquent de respecter ses recommandations et de poursuivre ma voie, de ne pas ranger mes carnets, de ne pas fermer les yeux devant les filles du déluge et de ne pas m’égarer dans les corridors du temps.



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