Black Voices. Williams Sassine, l’écrivain guinéen, venait de décéder. Jacques Chevrier avait organisé une journée d’étude à la Sorbonne pour lui rendre hommage. J’y avais été convié et il m’avait semblé bon de rapprocher le destin de Sassine de celui de mon ami congolais Sony Labou Tansi. Cela a donné ce texte, jamais publié. En le relisant, il m’apparaît frappé au coin de l’émotion... Les morts de Sony et de Sylvain Bemba m’avaient bouleversé. Mais, à vrai dire, la chute de ce "papier" n’est pas rhétorique. L’Afrique pourrait bien être notre dernier ghetto. Un ghetto planétaire. Un continent sans voix. Attendu que les bavardages de ses politiques et des experts n’ont guère d’importance, au regard de la somme de souffrances et de misères qu’y endurent des millions de femmes et d’hommes. Des peuples sans voix... livrés à eux-mêmes et aux appétits féroces des margoulins locaux, nationaux et internationaux... Des peuples qui, toutefois, nourrissent en leur sein quelques êtres d’exception qui s’entêtent, jusqu’à la dernière minute, à écrire sur de PETITS PAPIERS, afin d’exprimer leurs colères, leurs rêves, leurs aspirations, afin de donner forme, en un mot, à leurs différentes expériences du monde et de l’existence. ////****////"WILLIAMS SASSINE ET SONY LABOU TANSI, DISEURS DE HONTE D’UN CONTINENT EN MORCEAUX////****//// La nouvelle de la disparition de Williams Sassine m’a fait immédiatement songer à celle, intervenue il y a bientôt deux ans, de Sony Labou Tansi. Certes, ces deux grandes figures de la littérature négro-africaine d’expression française n’ont pas eu le même parcours. Au premier abord, rien ne semble vraiment autoriser ce rapprochement : le Sassine désabusé de tout et d’abord de la vie, cultivant dans l’alcool et l’amertume la désespérance comme une forme supérieure de la critique, paraît fort éloigné de ce Sony charmeur, devenu au fil des ans l’enfant chéri de réseaux francophones de diffusion culturelle qui ne l’ont pas toujours compris. En fait, Williams Sassine et Sony Labou Tansi, avant d’être des écrivains, étaient des DISEURS. Ils étaient de ces HOMMES DU VERBE qui dénoncent inlassablement l’état honteux des hommes. ////****////WILLIAMS SASSINE, UNE CONSCIENCE MALHEUREUSE////****//// Williams Sassine, le métis libano-guinéen, qui a préféré l’exil au régime "progressiste" et ubuesque de Sékou Touré, avait,- pour paraphraser Louis Aragon -, des allures d’ETRANGER EN SON PAYS LUI-MÊME... Dans son recueil de nouvelles, "L’Afrique en morceaux" (1994), l’écrivain a confié cette remarque à l’un de ses personnages : "Un exilé n’a pas d’origine mais des extrémités." De "Saint Monsieur Baly“ (1973) à "Le Zéhéros n’est pas n’importe qui“ (1985), le ton de l'écrivain a naturellement évolué. Williams Sassine a commencé par brosser la peinture satirique d’une Afrique qui a perdu son âme avec la colonisation et qui, depuis les Indépendances, se complait dans l’acculturation. Mais l’amertume a fini par l’emporter et l’univers romanesque de Sassine s’est orienté vers la farce grinçante. Il faut admettre que l’Afrique de Williams Sassine est une Afrique du dérisoire et du grotesque, du sordide et de la fange, des "petits matins“ blêmes et des interminables soirées noyées dans la bière et la moîteur des "maquis“, des "nganda“ et autres débits de boisson. Le malaise social y affleure en gerbes de vomissures et de déjections diverses. Williams Sassine n’a pas hésité à conclure sa nouvelle "Un jour métis“ sur cet édifiant tableau : "Une Voix me chuchota : "C’est toi, le Sénégalais ? Tu es en règle ?“ Je lui répondis : "Et toi ?“ "Oui, depuis hier. Moi, c’est normal, je suis une femme. On pourrait se revoir dans quatre jours.“ Je lui caressais une joue mouillée. "C’est à cause des risques du sida,“ ajouta-t-elle. Je l’embrassais. Elle avait les lèvres épaisses et fraîches. "Si tu veux tout de suite, moi je n’ai rien à foutre du sida.“ Nous sommes sortis pour les toilettes. C’était le seul endroit couvert, avec plein de merde et de flaques d’urine, même les mouches n’osaient pas s’y aventurer. Nous avons entendu crier "qui a bu mon pétrole“.“ Cette Afrique d’un mal de vivre radical n’avait cure des bons sentiments et du "politiquement correct“. Dans ses ouvrages, Williams Sassine s’est attaché à la décrire et à l’évoquer comme il la ressentait : en pleine déliquescence, en proie au marasme, sans horizon ni avenir. Cette "pauvre Afrique mystifiée“ (W. Sassine) n’avait rien, ou presque, pour séduire les salons. L’humour ravageur de l’écrivain, parce qu’il touchait au cynisme et procédait en réalité de la "politesse du désespoir“ , ne pouvait que heurter les bons Samaritains. Une nouvelle de Sassine commence ainsi : "J’étais assis chez moi à ne rien foutre comme quand on a rien plus à foutre du malheur des autres.“ Sassine est donc resté, pour l’essentiel, à l’écart des grandes messes et des manifestations oecuméniques dont, sous tous les cieux, le monde littéraire est friand. D’ailleurs Sassine n’était pas un homme d’image mais de parole. Conservant vraisemblabement de son enfance cet amour des mots ("L’enfance, c’est la colonne magique de la vie“), Sassine était bien plus à l’aise dans l’univers du conte et de la fabulation que sur un plateau de télévision. Fidèle à son éditeur, Sassine n’aimait pas solliciter. Il rechignait à demander. Il refusait part ailleurs de se vendre. Nul besoin de l’avoir côtoyé pour l’affirmer, il suffit d’avoir lu ses livres. Sassine était "un homme en Ni“, sans doute comme ce Mamadou Delco qu’il a campé dans une de ses nouvelles et dont la silhouette avait déjà traversé "Le Zéhéros n’est pas n’importe qui“. Ce Mamadou Delco qui "n’avait plus ni femme, ni enfants, ni domicile, ni amis, ni parents, ni ciel, ni terre“ empruntait probablement beaucoup à l’écrivain. Il en est de même du protagoniste principal du "Zéhéros“, ce "pauvre camara fakoli filamoudou, sans aucun lien secret, aucune attache, aucun port, aucun amour inoubliable, aucune amitié, aucune opinion“ que Sassine a sans doute nourri de ses propres désillusions. ////****////SONY LABOU TANSI, LE PROSELYTE////****//// Sony Labou Tansi, peut-être parce qu’il était Congolais et qu’il se comportait en enfant du Pool, héritier du Grand Royaume Kongo de ses ancêtres, avait quant à lui à coeur de fustiger l’inacceptable. Comme il n’avait pas perdu espoir de réveiller les siens, ses romans et ses pièces de théâtre s’inscrivaient dans une perspective à la fois réformatrice et messianique. Sony Labou Tansi était un révolté. Par son seul pouvoir d’énonciation, Sony visait à précipiter la "force sacrée“ capable de faire redresser ses frères et de les aider à retrouver l’harmonie avec la nature et la société. Cette quête d’une relation essentielle entre l’univers et les hommes nécessitait une participation active à l’Histoire. Pour Sony, la littérature ne pouvait être séparée de la vie. Elle était en effet l’instrument qui, en ce siècle, permettait au magicien (au "nganga-ngombo“ de ses Pères) de revêtir les habits de la modernité et de poursuivre en tant qu’écrivain son oeuvre de conservation et de préservation de l’être communautaire. Voilà pourquoi Sony n’était en aucun cas un littérateur, mais un POETE qui en parlant, au coeur de la Cité, rendait sensible et tangible le chant du monde. Les attentions dont Sony a bénéficié à certaines périodes n’en ont pas fait pour autant un homme-lige. Chacun a pu le constater lorsque l’écrivain a rendu public son engagement politique et qu’il a indisposé du même coup certains de ses soutiens. Tout en acceptant d’en payer le prix, Sony a voulu utiliser l’espace qu’on lui avait concédé pour exprimer son propre point de vue et pour faire avancer la cause qui était la sienne. ////****////UN CONTINENT SANS VOIX ?////****//// Aujourd’hui, ces morts brutales et prématurées, de Williams Sassine et de Sony Labou Tansi, aussi terribles et cruelles que celles de Tchicaya U Tam’si (1988), de Sylvain Bemba (1995) et de Ken Saro-Wiwa (1996), me semblent à bien des égards emblématiques d’un continent, pour reprendre le titre d'une oeuvre de Wole Soyinka, en pleine SAISON D’ANOMIE. En juillet 1995, Sylvain Bemba, sur son lit de l’Hôpital du Val-de-Grâce où il devait décéder deux jours plus tard, loin des siens et de sa terre, avait perdu l’usage de la parole et ne communiquait plus qu’à l’aide de petits papiers qu’il griffonnait. Rétrospectivement, j’y vois, en espérant me tromper, le signe du sort qui menace l’Afrique.“ (Janvier 1997)