Elle s’était installée, deux ou trois heures auparavant, sur la banquette de La Comtesse, face à l’entrée du bar, pour ne rien perdre de qui passait dans la rue, et surtout pour être reluquée par tous ceux qui entraient dans l’établissement, capter leur attention. C’était une nuit d’été. La température était à peine moins élevée que dans la journée. Une nuit presque caniculaire. Devant un énième irish coffee, elle avait alors commencé à noter ses pensées, en anglais, comme d’habitude, puisqu’elle renâclait à employer le français, préférant la langue de Shakespeare pour y exprimer sa trouble, louche et déguisée vérité.
Curieusement, elle avait besoin de faire le point. Elle avait en effet rencontré Jim et sa compagne, ils avaient fait l’amour. Elle avait immédiatement senti l’attirance qu’il éprouvait pour elle. D’emblée elle avait eu envie de lui plaire. Elle avait voulu qu’il s’intéressât à elle : elle lui avait par conséquent parlé de son adolescence, de son viol, de son anorexie et de sa boulimie, de son mariage et de ses adultères, de son incapacité à tomber enceinte et de son absence de règles, de ses coucheries et de ses infidélités incessantes depuis huit ans, bref de son insatisfaction. Il l’avait écoutée, ce qui l’avait flattée, et elle avait compris qu’il ne mettrait pas en doute sa parole. Elle devinait qu’avec lui, et accessoirement avec son amie et lui, elle accèderait à un plaisir assez exceptionnel, à condition d’aller sur son terrain, de s’intégrer à son univers, de se conformer à ses codes et à leurs implications. Elle y consentirait mais ne se livrerait qu’en partie, conservant son quant à soi, s’arrangeant de tout et des autres, ainsi qu’elle le faisait d’ordinaire. Il n’en saurait rien. Son mari non plus. Ce n’était qu’une question d’agenda et de jonglerie. Or, elle avait été élève à l’école du cirque et était devenue une contorsionniste de bon niveau... Le jeu en valait la chandelle : elle se comporterait en rouée sans redouter le moindre jugement moral de la part de son amant, lequel lui fournirait l’occasion de cultiver ses dons, ce à quoi son époux ne s’était jamais résolu.
Elle avait donc décidé de courir l’aventure.
Elle avait confié à Jim son admiration, puis très vite son regret que son mari ne lui ressemblât pas, avant de lui avouer sa passion naissante. La perspective de mener de front ces deux histoires, cette liaison hors du commun, car sadomasochiste, et sa relation conjugale, n’était pas de nature à l’arrêter. Il lui suffirait de passer de l’une à l’autre, sans se préoccuper des conséquences de ce chassé-croisé. Elle agissait ainsi, depuis ses quinze ans, avec l’homme dont elle portait le nom. Certes il n’ignorait pas ses frasques, il refusait simplement d’en connaître le détail, elle n’avait qu’à se réfugier dans le non-dit et l’omission. Cocu magnifique, il la reprenait toujours. Rien ne le rebutait. Elle lui avait réservé pourtant les pires vilennies, y compris lors de leur voyage de noces à Madagascar. Les épreuves auxquelles elle le soumettait, les humiliations et les trahisons dont elle le gratifiait vérifiaient perversement son attachement à elle. Voilà ce qui lui importait.
En cette heure, à La Comtesse, l’alcool ne lui réussissait pas. Non qu’il la plongeât dans un quelconque sentiment de culpabilité, elle ignore le sens de ce mot, mais par un phénomène de transfert elle se demandait si elle ne prenait pas le risque de ruiner sa vie et, par la même occasion, celle du seul homme qui avait compté dans son existence, un peu... Ceux qui l’avaient baisée au terme d’une pitoyable dérive où ils l’avaient ramassée, ivre morte, dans la rue, une arrière-salle de café ou les toilettes d’une discothèque, n’étaient pas concernés. En revanche, les naïfs et les candides qui avaient été sensibles à son minois et à son numéro de victime poursuivie par la poisse et la concupiscence masculine auraient été ravis de savoir qu’ils n’avaient rien représenté pour elle... Ils n'avaient été que des utilités.
Jim relevait de cette seconde catégorie, celle des gogos... Aussi, alors qu’elle essayait de noyer dans la boisson de vagues scrupules, lui, se souciait-il en s’en tourmentant de la manière de ne pas blesser à mort la jeune femme suisse qui l’adorait, avec qui il était depuis un an, mais qu’il n’aimait pas hélas ! comme celle-là, c’est-à-dire comme un forcené et un pauvre fou.
Après avoir fini son verre, et sans dénier prendre la monnaie qu’on lui avait rendue lorsqu’elle avait payé ses consommations, elle détestait par coquetterie s’embarrasser de ferraille, elle a salué le patron et les serveurs qui, eux, l’ont regardée d’un air narquois, ils avaient tous couché avec elle... Elle s’est dirigée en titubant vers le parking où était garée sa vieille Citroën xantia. Etait-elle trop saoûle pour qu’on voulût d’elle ? Ou bien les clients et le personnel de La Comtesse étaient-ils trop imbibés et cassés ? Ou moins veules et salauds que les fois précédentes, pour profiter d’une charogne séduisante mais de toute évidence beaucoup trop avinée, et sans âme ni remords ?
Cinq mois après leur rupture, Jim a retrouvé ce billet dans la caisse, entreposée au garage, des vieux papiers destinés au barbecue. L’y avait-elle jeté ou y avait-il atterri par mégarde ? S’il en était besoin, il avait en main la preuve qu’elle n’avait jamais eu l’intention de quitter son mari, qu’elle s’était contentée de le lui affirmer, qu’elle avait vécu pour un jeu de rôle ce que lui avait perçu comme un attachement majeur, sinon définitif.
Avec sa cuîte s’était dissipée l’inquiétude nourrie un instant de précipiter dans l’abîme son époux. Prévalaient l’estime qu’elle avait d’elle, son petit nombril, son étang dans les bois, son canasson étique et sa MG sans compteur de vitesse sur le tableau de bord... Sous prétexte d’explorer sa personnalité, de mieux la cerner, elle s’amuserait avec Jim jusqu’à ce qu’elle s’en lasse ou qu’il s’aperçoive de sa duplicité. Elle aviserait sur le moment... En attendant, pour parvenir à ses fins il lui fallait les coudées franches. Son homme goberait sans discuter deux ou trois bobards et, le cas échéant, il feindrait de découvrir la lune. Avec son amant, elle souscrirait au contrat que celui-ci exigerait d’elle, sans l’observer. Elle l’aurait vite à elle, tout à elle, et elle pousserait son avantage jusqu’à ce que sa légitime s’efface, se retire, disparaisse de son horizon. Trahir ne lui coûtait pas. Mentir non plus. C’était son mode de fonctionnement. Elle était malade de ses salades, dont elle aurait certifié, à jeûn, qu'elles ne les avaient pas inventées tant elle en était imprégnée. Elle s’accommodait de sa noirceur, en jouissait. Au plus loin qu’elle remontait dans ses souvenirs, elle n’avait cessé de gruger, de leurrer, de berner les autres, y compris ses psys dont elle changeait quand ils se montraient moins complaisants. Elle concédait avoir eu quelque difficulté, la première fois, à s’affranchir de la vérité. Désormais, elle dissimulait ses sentiments et contrefaisait ses émotions comme elle respirait.
Jim, que cette histoire avait sali, s’est défendu de la nausée qui le menaçait en se servant de ce méchant feuillet pour allumer le journal, les sarments et le charbon de bois qu’il avait réunis. La part du feu ? Non, il ne lui pardonnerait pas, elle avait à expier.



