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Texte libre

Eléments bio-bibliographiques :

 

Jean-Michel Devésa

 

né le 14 juillet 1956 à Alger (Algérie),  

de nationalité française,

  

e-mail : jmdevesa@free.fr

 

Maître de conférence habilité (titulaire) à l’Université Michel de Montaigne –Bordeaux III depuis 1997,

 

Docteur d’Etat es lettres et sciences humaines (1989, Université de Paris VII),  

Docteur de IIIe Cycle (1979, Université de Bordeaux III),
Agrégé des Lettres (1990),

J’enseigne depuis la rentrée de septembre 1980.
Pendant 10 ans, j’ai servi en Afrique : Algérie (1980-1983), République Centrafricaine (1983-1986) et Congo-Brazzaville (1989-1993).

Mon parcours professionnel m'a conduit à exercer dans plusieurs universités, en France et à l'étranger : Bangui (République Centrafricaine, 1983-1986), Brazzaville (1989-1993), Versailles/St-Quentin-en-Yvelines (1993-1995), Paris VII (1993-1997), University of Texas Pan American (2005) et Bordeaux III (depuis 1997).

 

Mon Expérience d’enseignement est riche et variée :

-le savoir-faire acquis au terme de 10 années passées en Afrique ;

-les interventions annuelles au Cours de Civilisation française organisé chaque été en Sorbonne (Paris IV) en direction d’une assistance d’étudiants étrangers majoritairement non-francophones ;

-bientôt 28 années d’enseignement.

 

Mes travaux, mes recherches et mes publications concernent pour l'essentiel :

 

-le surréalisme et les avant-gardes du XXe siècle ;

  

-les littératures du Monde Noir et la Francophonie ;

 

-les représentations du corps, des genres et des sexualités.

 
 

Dans les cinq dernières années, j’ai dirigé les recherches d'étudiants en Master et en IIIe cycle dont les mémoires et les thèses ont été consacrés à :

 

-Philippe Soupault, Robert Desnos, Benjamin Péret, Roger Vitrac, Paul Eluard, Georges Limbour (le surréalisme et ses alentours) ; Romain Gary, René Barjavel, Bernard Werber, Bernard-Marie Koltès ; Jude Stefan (écrivains et dramaturges du XXe siècle) ; Catherine Millet, etc.

 -L.S. Senghor, Aimé Césaire, Sylvain Bemba, Amadou Hampâté Bâ, Le Roi Jones (écrivains du Monde Noir).
 

Mon dossier scientifique comprend à ce jour :

  

-huit ouvrages publiés (René Crevel et le roman, Atlanta/Amsterdam, Ed. Rodopi, 1993 ; Magie et écriture au Congo, Paris, L'Harmattan, 1994 ; Sony Labou Tansi, Ecrivain de la honte et des rives magiques du Kongo, Paris, L'Harmattan, 1996 ; Correspondance de René Crevel à Gertrude Stein, Paris, L'Harmattan, 2000 ; René Crevel ou L'Esprit contre la raison, [Actes], Mélusine, Paris/Lausanne, L'Age d'Homme, 2002 ; Le Corps, la structure : sémiotique et mise en scène, Bordeaux, Pleine Page éditeurs, 2004 ; Modèles, fantasmes et intimité, Bordeaux Pleine Page éditeurs, 2005 ; Plaisir, souffrance et sublimation, Bordeaux, Pleine Page éditeurs, 2007.

 

-deux directions de revue : le 'fronton' Tchicaya U Tam'si conçu pour la revue Europe en 1991 et le n° d'Europe consacré à Aimé Césaire paru en 1998.

 -trente-et-un articles publiés dans les revues Art Press, Mélusine, Europe, Oeuvres et critiques, Notre Librairie, L'Afrique littéraire, Coups de théâtre, Africana, Présence francophone, Africultures, Le Festin, Afrique contemporaine, etc.
 

-trente présentations de presse ou notes de lectures.  

-trente-deux communications à des colloques ou à des journées d'études (comme lors du colloque organisé en 1996 à Paris, à l'U.N.E.S.C.O., à l'occasion du 90e anniversaire de L. S. Senghor, et au sein des universités de Salzbourg, 2006 - Trois-Rivières, 2007 - Toronto, 2007 - Bari, 2007 - Gand, mai 2008 - Congrès annuel du CIEF, Limoges, juin 2008).

-l'organisation de six colloques internationaux.

Le Bel Idiot (nouvelle).

                Cette aventure m’est arrivée en été. Une de ces années durant lesquelles je m’efforçais de dissimuler mon désarroi dans l’agitation professionnelle et mondaine.

 

 

Cette nuit-là, comme beaucoup d’autres fois, j’étais ivre. J’étais resté seul à Paris. Et c’est au cours d’une dérive dans l’alcool et la dépense que j’ai rencontré cette putain. Elle tapinait au coin du drugstore des Champs-Elysées. Son abondante chevelure brune, ses yeux verts étincelant d’une froide mélancolie l’avaient parée d’une beauté toute métaphysique. Les vapeurs éthyliques dans lesquelles je baignais n’y étaient pas, non plus, pour rien … Elle portait un boléro de dentelle noire et ses escarpins chaloupaient insolemment sur le macadam.

 

 

Sa vue m’a bouleversé. Cette femme avait soudain ravivé la souffrance que je m’efforçais méticuleusement de noyer dans le vin et le whisky.

 

 

Diane,- nous l’appellerons ainsi car ce n’est là ni son nom de guerre ni son vrai prénom -, Diane donc resplendissait dans l’obscurité chatoyante des néons et des enseignes publicitaires. Elle promenait sur les gens un regard trempé de désillusion et sa superbe errance dans la nuit parisienne, sur ce trottoir des Champs-Elysées, avait quelque chose de pathétique et de profond. Souveraine et misérable à la fois, elle feignait d’ignorer la ronde des véhicules automobiles et des conducteurs en maraude.

 

 

Un peu plus tard, après l’amour que je lui ai fait à mon domicile, elle m’a expliqué, un rien narquoise, que ces mâles jaugeant sa plastique à l’aune de leurs pressants désirs n’avaient pour elle aucune réalité. Seul comptait celui qui se décidait à l’aborder : il devenait aussitôt un client auquel il lui incombait de se livrer sans pour autant s’abandonner. L’homme en ces circonstances croit tout lui prendre alors qu’elle demeure en fait inaccessible, préservée, immaculée… Il ne s’est incarné que quelques minutes, juste le temps d’une extase dûment tarifiée. Dédaigneuse des demies vérités et des vains bavardages, Diane m’a dit préférer au commerce des clients français, avec lesquels il faut sacrifier un simulacre d’échange, celui des touristes et des hommes d’affaires étrangers dont le soliloque la renforce dans la prostitution distanciée de sa personne : avec eux, plus que jamais, elle se voit faire la pute sans être atteinte ni touchée par ce qu’elle consent de vivre.

 

 

J’ai été un de ces hommes.

 

 

La première fois, je n’ai pas voulu la suivre dans son studio. Je lui ai proposé, contre le double de ce qu’elle demandait, de m’accompagner chez moi. C’était mon habitude de demander aux catins auxquelles je m’adressais d’officier dans mon appartement. Il était hors de question de me soulager dans ma voiture et j’avais besoin de me répandre dans une femme publique que je couvrais dans le lit conjugal…

 

 

Diane a certainement immédiatement compris qui j’étais... Elle ne prenait aucun risque avec moi, au contraire, et elle avait de la sorte la certitude de gagner confortablement sa nuit sans avoir à arpenter davantage le bitume.

 

 

Notre traversée de Paris fut des plus silencieuses. Je me gardai de la caresser : je ne l’avais pas encore payée. Je la vouvoyais durant tout le trajet, ce qui ne sembla pas l’indisposer. Je trouvai miraculeusement une place pour mon automobile, tout près du petit appartement où je vivais, dans un immeuble bourgeois, et de surcroît classé, du XVe arrondissement. Passant devant elle, je lui montrai la voie et l’accueillis, en ouvrant la porte, d’un solennel et ô combien ridicule « Soyez la bienvenue ! ».

 

 

J’habitais un deux-pièces, bien agencé, mais typique des logements parisiens conçus sur le même principe : un univers mental et matériel dans un minimum de place. Je traversai rapidement le salon et entraînai sans préliminaire ma putain dans la chambre à coucher. Cérémonieux, je pris soin de la régler immédiatement. « Nous n’en parlerons plus… Déshabille-toi, je te laisse un instant pour me préparer… » J’avais opté pour un ton dégagé et dominateur. J’avais vécu, je savais ce que je voulais, je m’étais délesté de quelques billets, j’exigeais par conséquent d’en avoir pour mon argent.

 

 

Dans la salle de bain minuscule, je me déshabillai, jetant mes vêtements pêle-mêle dans la baignoire. Je passai de l’eau froide sur mon visage pour retrouver quelque fraîcheur. Quelques passes rapides de ma main gauche revigorèrent opportunément mon membre. Pour éviter une éventuelle débâcle, je le recouvris moi-même de l’indispensable gaine de latex qui tue peut-être l’amour mais empêche la mort de se répandre… J’étais fin prêt, paré, équipé. Dans la glace, si je m’étais vu, j’eus aperçu la face livide d’un ectoplasme aviné.

 

 

Je fis mon entrée, comme au théâtre…

 

 

Elle s’était dévêtue en silence, presque totalement, et m’attendait, docile, sur le lit. Elle était belle. Et disponible. Mais l’irritation, accentuée par les vapeurs d’alcool dont j’étais imbibé, me fit sortir de mes gongs. « Tu ne vas pas me la jouer à la pudeur ? Qu’est-ce que c’est que cette culotte ? Tu es putain… alors, s’il te plait, enlève-moi cela tout de suite… » Sans répliquer ni répondre, elle s’exécuta, en baissant les yeux. Bravache, je m’approchai d’elle, flattai ses seins comme un maquignon, lui intimai d’un geste ample l’ordre de s’allonger sur le dos, écartai ses cuisses sans grands égards, et m’installai entre ses jambes. Arborant un sourire niais, qui se voulait pourtant conquérant, j’approchai mon vit de son ventre et l’embrochai. Elle ne semblait pas s’être lubrifié le sexe : ses lèvres, sa fente, son vagin étaient mouillés. Je la lutinai de mon mieux. Elle se laissa faire, s’en remettant entièrement à moi. Elle gémit et j’eus l’impression que je ne la laissai pas de marbre. Elle avait les yeux fermés mais son visage me parut extraordinairement expressif : ce n’était pas une prostituée que j’avais sous moi mais une femme perdue. Mon petit cœur commença à battre la chamade. Je voulus m’appliquer davantage. Elle cacha sa face contre mon épaule comme si elle avait honte. J’étais ému. Je chavirais. Je l’astiquais. Je déchargeai enfin, d’un coup long et prolongé. Elle n’essaya pas de se soustraire à mon emprise. Au contraire, ses mains qu’elle avait conservées écartées, dans une position que j’affectionne énormément parce qu’elle me donne à penser que ma partenaire est crucifiée sur ma couche, vinrent caresser mon dos, mes fesses, mon échine, ma nuque… Elle me regardait, sereine et calme, tendre, affectueuse, attentionnée. Je fus surpris : les catins que j’avais sollicitées jusque-là ne s’attardaient pas auprès du client, une fois celui-ci purgé de ses humeurs et de ses envies. Je me retirai d’elle mais demeurai à ses côtés. Je l’attirai à moi, la retournai sur le ventre et entrepris de la câliner. Je jouais avec ses cheveux. Puis cajolai sa croupe. Et massai le creux de ses hanches.

 

 

Le temps filait. La fille était jolie et agréable et mon désir était loin d’avoir été assouvi. La situation évoluait cependant curieusement : était-ce encore une « passe » ? Je ne pouvais plus profiter davantage de ce corps loué à moins de consentir à une rallonge. Je devais m’en inquiéter, pour m’épargner le désagrément d’un rappel à l’ordre intempestif :

 

 

-J’abuse de ta patience… Je te prends ton temps…

 

 

-Je suis bien… Tes mains sont chaudes… Tu fais bien l’amour… Je ne suis pas pressée…

 

 

-Je dois te ramener sur les Champs, non ?

 

 

-Tu n’es pas content de moi ? Je ne te plais pas suffisamment ? Tu ne veux plus de moi ?

 

 

-Du tout… mais j’ai payé pour une heure et…

 

 

-Tu veux que je parte déjà ?

 

 

-Non ! Mais non ! Mais que les choses soient claires entre nous… Tu veux combien ?

 

 

-Qui te parle de ça ? Si tu me désires, prends-moi encore…

 

 

J’étais abasourdi. Je ne comprenais plus rien. Mon sexe était turgescent. Elle se leva, me pria de l’accompagner dans la salle d’eau, ôta la capote remplie qui coiffait toujours ma queue, me lava en excitant du bout des doigts le gland, le prépuce, la racine de mon vit. J’avais laissé la boîte de préservatif sur le lavabo. Elle me couvrit et sans lâcher mon dard me guida dans la pièce voisine : « Je suis à toi, prends-moi comme tu l’entends, à ta façon, et jouis fort… ». Je la tirai en levrette mais au lieu de me taire, comme chaque fois que je faisais l’amour à une prostituée, d’une voix au début mal assurée, puis mieux affirmée, je lui dis les folies que sa raie et son dos m’inspiraient.

 

 

Cela dura. Nous étions en sueur. Je vacillai au moment de l’orgasme. Le mâle repu tomba sur elle de tout son  poids.

 

 

-Tu veux connaître mon nom ? Pour les copines et les michetons, je suis Diane. Mais c’est mon prénom de travail… En réalité, je m’appelle Pascale…

 

 

J’étais à sa merci, en son pouvoir, sous son charme.

 

 

Sans se prier, elle me relata alors la vérité de sa vie ou, plus exactement, elle me confia sa vérité. J’en fus ébloui et comblé. Elle m’expliqua comment, en se conformant au cérémonial de sa profession, elle réussissait à exorciser le dégoût que son état lui inspirait. Chez elle, le souci des normes putassières confinait à l’idée fixe. Le chaland une fois levé, elle le conduisait en silence jusqu’au seuil de l’immeuble où elle officiait. Elle veillait, en franchissant la porte de son studio, à flatter l’amour-propre de sa proie. C’était important psychologiquement pour en finir rapidement. Elle le complimentait pour sa prestance, son air avantageux, ses tempes grisonnantes ou sa virilité. Nulle hargne ni vulgarité n’émaillait son discours. Et tandis que l’homme se rengorgeait, Diane glissait le montant de sa prestation dans la poche de son sac. Ce n’est qu’après le départ de l’individu qu’elle rangeait ses billets en lieu sûr. Puis elle s’éloignait et se dépouillait sans plus attendre de ses chiffons. Durant ces préparatifs, elle jugeait bon de garder un slip toujours choisi pour l’élégance discrète de sa coupe. « Le client n’a plus ainsi l’impression de baiser avec une putain… » Elle savait escamoter son sous-vêtement juste avant de s’étendre.

 

 

Elle négligeait le plus souvent de répondre à son partenaire quand celui-ci, habitué aux us spartiates de ses consoeurs, s’étonnait du confort de son « cabinet de travail ». C’était que Diane voulait défendre ses aises même dans l’ordure. Chatte et indolente, Diane poussait son « bienfaiteur » pour une toilette qui, sous couvert d’hygiène, n’était qu’un prélude à la jouissance. L’homme généralement balbutiait deux ou trois borborygmes, son sexe sous l’emprise de doigts experts dans la fouille et l’excitation. Diane excellait dans ces attouchements destinés à créer les conditions d’un épanchement presque clinique. De la sorte, le client n’avait plus qu’à la prendre hâtivement et à s’esquiver…

 

 

Je saisis que Diane n’était pas du genre à cultiver le vague à l’âme.

 

 

Auparavant, il convenait néanmoins de fabriquer au bonhomme des émotions de façon qu’il ne regrettât pas sa mise ni son argent. Diane avait en la matière suffisamment de métier pour contenter les plus sourcilleux.

 

 

Elle s’autorisait cependant quelques espiègleries. Après d’habiles caresses, elle laissait par exemple sa pratique débraguettée, au moment où elle s’y attendait le moins, et allait s’allonger sur sa couche, s’exhibant dans l’impudeur d’une anatomie ouverte. Sa victime, l’épieu ridiculement agi, n’avait plus qu’à se dépêcher pour ôter sa cravate, ses pantalons et ses chaussures. Désireux d’une certaine contenance, le type quelque peu désarçonné optait pour le bavardage. Et de pérorer sur la face cachée du monde et la décadence de la civilisation et de la race… Le lupanar s’effaçait brusquement pour laisser place au café du commerce… Quelquefois, notamment lorsque l’homme était des plus fats, Diane abrégeait son épreuve en provoquant l’éjaculation d’un mouvement pelvien. Le client, qui croyait dominer son sujet, en était réduit à la modeste performance d’un nigaud… Diane raillait intérieurement sa bêtise. Elle se dédommageait du coup de sa calvitie naissante, de son double menton et de sa suprême insignifiance. On pardonnait évidemment ses insolences. D’ailleurs le relevait-on ? Diane ne s’en souciait pas : les V.I.P. en goguette et les maris provisoirement célibataires ne manquaient pas en ce bas monde. L’avenir de ses vieux jours était assuré en dépit de ses impertinences.

 

 

Diane ne confondait pas le plaisir avec les impératifs d’une activité commerciale intelligemment menée : « Après tout, je ne suis qu’une pute, ne l’oublie jamais ! » Avant de monter, elle avait prévenu. Elle s’interdisait tout contact physique superfétatoire : pas de baiser naturellement ni de tendresses inutiles. Sa fente, elle ne la donnait pas, elle la louait pour qu’on s’y vidât. Impossible aussi de titiller son reposoir. Elle n’était qu’un trou. A pénétrer. A chevaucher. Pour quelques coupures. Diane était une authentique professionnelle. Elle savait se préserver des mésaventures vénériennes et du désagrément d’un transport entre des bras anonymes. Son adresse à encapuchonner le pénis qu’on lui tendait, même s’il manifestait des signes de fatigue, témoignait de ses aptitudes, celles d’une péripatéticienne chevronnée. Diane n’improvisait jamais. En affaires, il fallait ne pas perdre son sang froid. C’était indiscutable. Aussi acceptait-elle, comme une élève appliquée, avec douceur, et en fermant les paupières, d’écarter les jambes, de cambrer les reins, d’exposer sa poitrine aux larges aréoles de femme que l’existence avait vouée aux industries du désespoir. Elle se faisait violence mais elle était trop fière pour le montrer à quiconque.

 

 

-Viens, chéri, viens

 

 

Le quidam s’exécutait sur le champ. Comme tous ceux qui l’avaient précédé. Il s’escrimait alors contre ce corps, sans prêter attention à la fragilité de ses attaches, à la transparence de son cœur, à l’innocence terrible de ses gestes.

 

 

-Ils croient te prendre, ils n’ont que ton cul…

 

 

Un sourire.

 

 

-Je suis comme eux ?

 

 

-Pas vraiment, tu as compris dès la première minute. Tu m’as percée avant même d’être en moi. Sans doute parce que toi aussi…

 

 

-Je suis un chien des rues, c’est ça ?

 

 

-Peut-être… Ou un enfant de Vénus… Et qui connaît le prix à payer… celui de sa personne… pour fixer des vertiges…

 

 

Elle pouffa.

 

 

-Diable, mais tu as des lettres !

 

 

-Le sérieux, c’est comme la morale, ça a toujours étouffé et tué. Tu as vu les gens comment ils vivent ? Ils se comportent comme s’ils étaient au centre de l’univers, comme si l’éternité leur était promise. La mort, bien sûr, cela ne les concerne pas. C’est bon pour les autres… Ce ne sont pourtant que des cadavres ambulants ! Ils conduiront leur trépas comme une opération en bourse. Le capital-décès pour la progéniture et le caveau de famille pour le cher disparu. Ils ont toujours eu trop à perdre pour se lancer, s’élancer, pour mettre une fois, une seule fois, le nez dehors… Nous, nous respirons la mort dans nos étreintes ! Mais nous baisons ! Nous vibrons ! Quand il faudra s’en aller, aucun regret ne nous effleurera, nous aurons tout dilapidé. Ceux qui accompagneront nos dépouilles s’acquitteront d’un devoir d’amitié, c’est amplement suffisant… Et puis, n’aies crainte ! Je sais néanmoins poser une addition… Au suivant de ces messieurs !…

 

 

Mon tour était venu. Nous parlâmes beaucoup. Et fîmes encore l’amour. Un ressort s’était tendu. Mystérieusement. Je ressentais toute la puissance de vie de cette femme publique. J’avais le sentiment qu’en se vendant elle essayait d’accéder à quelque vérité essentielle. Nous étions là à nous regarder comme deux âmes en peine. Comme deux bêtes de somme éprouvées par le sort. Oui ! Elle voulait bien que nous soyons amants. Elle en avait besoin, comme moi.

 

 

Un peu plus tard, l’aube approchait, nous étions devenus complices. Nous avions appris à nous connaître. Nous avions commencé, par défi, à cultiver cette amitié perverse, puis nous nous étions aperçus que cela nous réconfortait et nous avions fini par penser que cela pouvait nous aider à vivre. Nous nous aimions peut-être… Nous étions en tous les cas comme frère et sœur…

 

 

-Ah ! L’inceste, cet affreux abîme…

 

 

-Tais-toi, tu fais le sot… Caresse-moi, vieille rosse…

 

 

-Diane, je t’aime…

 

 

-Mais non ! Je ne suis qu’une pute… disponible pour peu qu’on ait des sous… une pute de passage… de passage comme tous les êtres… une pute… ou une fille des dieux, si tu veux…

 

 

-Plutôt une fille de l’esprit…

 

 

-De l’esprit et du vent, si cela t’amuse…

 

 

Elle rougit. Légèrement. Elle était là ! Enfin ! La chimère que je traquais. Il y avait son regard, calme, insoutenable. Et sur son épaule droite, un tatouage. Un point à l’intérieur d’un trapèze. Il me fallait donc déchiffrer l’énigme.

 

 

Je la raccompagnai à sa demande jusqu’à son hôtel, près de Censier, au Maxim’s. Elle me refusa l’entrée de sa chambre. Mais, comme pour sceller notre alliance, avant de me congédier, elle me gratifia du don auquel je m’attendais le moins. Elle me fit l’aumône de sa bouche. Je partis sans discuter : ses lèvres étaient de chair froissée. Et nous devions dîner tous les deux, en amoureux, le lendemain…

 

 

Je passai prendre Diane en début de soirée. Le ciel était immaculé, hirondelles et étourneaux volaient haut et la nuit attendrait encore avant de recouvrir la ville d’un voile de ténèbres. J’avais pour consigne impérative de l’appeler depuis la réception. Ma journée avait été lyrique : j’imaginais l’évolution de notre relation au gré de ma névrose. Sans déserter la couche, nous allions briser l’enfermement de nos sensibilités dans les mailles serrées d’une raison sociale assimilant le plaisir avec la réussite, le commerce des cœurs avec celui des marchandises. Je ne chercherais pas à la tirer du ruisseau mais notre liaison aurait des allures de rébellion et d’analyse sauvage. Il ne s’agissait pas de virer à la romance ! Je n’avais pas la fibre moraliste. J’avais de surcroît toujours détesté les prêches. Ce n’était pas moi qui me mettrais en tête de la sauver. D’ailleurs, de quoi aurais-je pu la sauver ? C’était elle qui s’était imposée cette descente aux Enfers. De toute évidence, elle n’avait pas de souteneur. Personne ne l’obligeait à se vendre. Personne ne l’exploitait. Personne ne l’avait réduite en esclavage. Je continuerais par conséquent de l’appeler Diane pour souligner l’étrange lien établi entre nous, celui d’une prostituée à l’écoute d’un client, devenu son ami, qui, à ses côtés, exorcisait ses angoisses. Diane n’admettrait aucune compassion. Je ne la sermonnerais pas. Je l’accompagnerais dans sa chute.

 

 

Elle me rejoignît, la bouche vermeille, une fine chaîne d’or à son cou, sans croix ni médaille, dans un tailleur dont la coupe mettait en valeur sa gorge.

 

 

A table, elle se montra très tendre. Et loquace. Elle voulut m’expliquer son existence et ses habitudes. Elle n’avait rien à cacher. Je devais tout savoir.

 

 

Comme la quasi-totalité des femmes de son milieu, Diane résidait loin de son lieu de travail. Elle préférait l’hôtel parce qu’on y demeurait anonyme. C’était son refuge et son sanctuaire. A l’exception de la femme d’étage, nul n’était autorisé à y pénétrer.

 

 

Pour son studio de passe qu’elle louait, de l’autre côté du Drugstore, rue Vernet, il en était tout autrement. Elle l’avait meublé sobrement mais avec goût si bien qu’on eût volontiers pensé qu’y vivait une jeune femme respectable, chargée des ressources humaines ou de la communication dans une prestigieuse banque du quartier de l’Opéra, voire dans une administration publique ou dans un Ministère.

 

 

-J’ai beau être une traînée, je hais la vulgarité. Je veux bien être obscène mais avec élégance et raffinement. Après tout, le bonhomme qui me saute n’est pas lésé. Qu’en dis-tu ? Le sordide, je l’assume dans ma tête. Dans le rapport au fric. Dans le choix de ce métier. Certes je suis une intouchable. Toutes les nuits, je me vautre dans le stupre et la fornication, je nettoie cette société de ses miasmes. Mon boudoir, ce sont les écuries d’Augias d’un univers dissimulant sa boue sous la bienséance. Il n’en demeure pas moins que certains fantasmes me sont totalement étrangers. Le client que le trivial excite devra prospecter auprès d’une autre. Mon terrain d’expériences, ce sont les beaux quartiers, pas les garnis de Pigalle. Même si la faune qu’on s’y coltine n’y est guère plus reluisante… Sous le vernis policé, et malgré les eaux de toilette, c’est bien la même sueur qui macère. La même crasse aussi. Il n’y a pas de différence entre l’abattage et le haut vol. C’est contre la même carne que s’échinent les filles. Cela étant, pourquoi me faudrait-il abdiquer tout sens esthétique ?

 

 

Je buvais ses paroles :

 

 

-Tu paies déjà assez cher… Même si la règle exige que tes clients sacrifient symboliquement un peu de leur substance sous la forme du numéraire qu’ils t’accordent…

 

 

-Mais non, mon cher, j’ai sans aucun doute hérité l’esprit pourri d’une arrière-grand-mère danseuse aux Folies-Bergères ou d’une demi-mondaine du Second Empire !

 

 

J’eus bien sûr envie de l’interroger sur son ordinaire professionnel. Elle m’expliqua que la transaction  n’excédait jamais les trente minutes réglementaires. Le cas échéant, elle modulait en fonction des canons du genre et des libéralités de l’amateur. Elle était sincère et franche. Elle se donnait entièrement sans essayer de gruger la clientèle. « J’aime le bel ouvrage… et puis, mon chéri, je suis foncièrement intègre… » Son cynisme n’était pas pour me déplaire. Je l’interprétais comme une façon de conjurer une immense détresse :

 

 

-Alors, pourquoi, avec moi, as-tu perdu ton temps cette nuit ?

 

 

-Ne crois surtout pas à une faiblesse. Ce n’était pas davantage un égarement. J’ignore en effet si l’on peut m’émouvoir. Je prends du plaisir avec certains hommes, plus adroits que d’autres, mais pour la jouissance… je m’en remets à mon imaginaire et à ma main… Je te fâche ? J’espère que non ! Car tu as le sens du corps et de la chair, et tu te débrouilles assez bien… Oui, tu t’es bien débrouillé avec moi… Mais s’il n’y avait eu que cela, je ne serai pas avec toi, ce soir… En fait, tu m’as intriguée. C’est si rare un client honnête, c’est-à-dire un homme qui ne triche pas, qui ne se déguise pas, qui ne joue pas un rôle. Les clients qui me sautent ont toujours l’aplomb que leur octroie leur portefeuille. Ils sentent le billet racorni. Toi, tu es fragile. Hier tu étais aussi nu et lisse que je l’étais. Tu étais sans détour. Ton désir n’était pas de me mettre, tu avais aussi envie de te perdre. Pour exorciser la douleur que tu as en toi et qui ne t’a jamais quitté…

 

 

Diane étalait sa vérité. Je l’écoutais mais à son discours je substituai mes lubies et mes divagations.

 

 

J’inventai bientôt un roman. En monnayant ses appâts, Diane menait un combat. J’étais persuadé qu’elle pouvait à tout moment décrocher de cette odieuse « galère » : elle n’était pas bête ; elle n’était pas laide ; elle n’avait vraisemblablement pas « mangé » son bénéfice… Il lui était loisible de refaire sa vie. Elle n’en avait pas toutefois l’intention. Une existence « normale » ne l’amusait pas. En concevant, depuis plusieurs années, sa vie comme un trafic, elle avait acquis la conviction que personne, dans cette société, n’échappait à l’aliénation et à la réification. Il lui importait de poursuivre son exploration des marges et du sordide jusqu’au bout de l’abject. C’était parce qu’elle n’était pas dupe des valeurs d’un monde qui, en réalité, n’en connaît qu’une,- le pouvoir de l’argent -, que Diane allait ainsi aux autres, consentant à n’être qu’un objet de plaisir et de sarcasmes. Une poupée « gonflable » au grain inimitable…

 

 

La veille, lorsque je l’avais louée, Diane n’avait pas de montre. Cela m’avait surpris. Elle m’avait dit qu’elle se fiait à son savoir-faire, à son rythme intérieur et à ses pulsations les plus secrètes. Or, dès le début du dîner, j’avais observé qu’elle en avait une à son poignet. Ma naïveté m’avait incité à supposer qu’elle en avait besoin pour mesurer les incursions qu’elle s’autorisait du côté des vivants…

 

 

Tout à mon délire, je me représentais la servitude de Diane. Je la « voyais », nettement, avec ses clients. Et surtout, j’avais le sentiment de ressentir ce qu’elle pouvait éprouver. Dans mon théâtre d’ombres, Diane touchait inévitablement au tragique. Je la créditais sans hésiter d’une profondeur inaccoutumée. Loin de douter de la sincérité de ses confidences, j’organisais les scènes que j’évoquais à partir de ses dires et de ses affirmations. Et tandis que je rêvais, les yeux ouverts, Diane alimentait ma folie en lui fournissant les matériaux nécessaires à mes extrapolations. Selon moi, entre chaque client, Diane marquait une pause. Lorsque l’homme qu’elle avait reçu avait trouvé son plaisir, elle le congédiait gentiment. Il prenait l’escalier et disparaissait de son horizon. Une étole de soie jetée sur ses épaules, Diane le renvoyait dans l’univers des apparences, celui du jeu social, où l’on ne se déboutonne jamais… L’individu ne demandait pas son reste. Il se volatilisait aussitôt, trop content de n’avoir pas à se montrer sur le chemin de sa voiture avec celle dont il avait acheté les charmes et la jeunesse. On avait beau crâner, on était toujours un peu honteux de recourir aux services des femmes de petite vertu… En outre, ce brave gars devait croire qu’il était quitte de toute reconnaissance puisqu’il avait grassement, largement, généreusement rémunéré le corps qu’il avait utilisé pour se répandre. Il s’était cantonné à des amours de voleur. Il n’était qu’un prédateur et il l’ignorait. De ce bonheur prodigué par une femme d’à peine vingt-cinq ans,- une vraie salope ! -, il ne retiendrait que l’ivresse d’un coït dégusté en catimini de Madame, en fin de semaine, après le match de football auquel il avait assisté, ou au terme d’une importante mais harassante conférence de direction. Il avait eu le fruit défendu sans les épines et les ronces… Pendant ce temps, Diane reprenait son souffle. Dénudée, méditative. Le ventre étrangement vide et néanmoins sali par le mépris d’un homme qui, en se rhabillant, n’avait fait qu’enfiler sur sa suffisance et sa niaiserie l’uniforme de la médiocrité. Ces minutes suspendues entre deux passes la renforçaient dans sa détermination à se confronter à la misère des hommes et à leur soif de conquête. Pour autant elle ne s’avilissait pas. Pas plus qu’elle renonçait à sa richesse. Mais l’heure était venue de retrouver la rue. Diane revêtait sa tenue de courtisane pour regagner la scène de sa passion. Désolante comédie où elle troquait sa splendeur contre des espèces…

 

 

Le repas dura longtemps. Nous parlâmes beaucoup. Diane semblait heureuse, épanouie. Nous paraissions un couple d’amants très proches. Je dus cependant lui rappeler ses devoirs. « Il est tard. Je vais te conduire aux Champs… Pour ton travail… » Entendons-nous bien : ce n’était pas son maquereau que je voulais être, j’étais désintéressé. Mais, par le biais d’une relation amoureuse avec une putain, j’aspirais à vivre une situation amorale et asociale. Diane me sourit et finit de me séduire : « Je ne pourrai pas… Monter les clients après une aussi belle soirée, c’est impossible… Je n’ai pas la force… Cela t’ennuie ? » Sans beaucoup réfléchir, je lui offris de faire l’amour chez moi. « Oui, ce sera beaucoup mieux… Tu es si tendre… et tu ne le regretteras pas… » La fièvre empourpra mon visage. J’étais l’amant d’une putain ! J’avais su émouvoir une prostituée ! Je m’étais attaché une fille publique !

 

 

Du restaurant à mon domicile, aucun de nous n’osa proférer une parole. Je ne voulus pas me comporter en goujat. Je n’allais pas baiser une putain mais j’allais faire l’amour à ma complice, à une femme belle et intelligente, qui avait tout saisi du monde et des hommes, qui se prostituait par défi, peut-être même par révolte, en tous les cas pour panser la plaie et la blessure autour desquelles elle s’était psychologiquement construite.

 

 

-Tu veux un verre ? Un alcool ? Du vin ? Non ? Du champagne ?

 

 

-Comme tu veux… Mais, n’oublie pas, s’il te plaît, mon cadeau…

 

 

-Ton cadeau ? Je n’y suis pas…

 

 

-Mes 5000 F, enfin… la nuit avec un client, c’est 5000, l’équivalent de dix passes…

 

 

Je restai un instant bouche bée puis bredouillai :

 

 

-Diane, il y a un malentendu… on ne s’est pas compris… nous sommes désormais de connivence, toi et moi…L’argent ne compte pas entre nous…

 

 

-Tu rêves trop. Reviens vite sur terre ! Les princesses, mon ami, ne sont pas si nombreuses à faire le trottoir à deux heures du matin… Et moi j’ai besoin d’argent ! De beaucoup d’argent ! Autrement, je rentre à mon hôtel… Tu me ramènes ou tu payes le taxi ?

L’Impensé d’une Histoire qui s’avance masquée.

 

            C’est au début des années 70, au cours de mes études, que je me suis intéressé au surréalisme. J’appartenais à ces jeunes, lycéens et étudiants, qui aspiraient en découdre avec l’ordre ancien du monde et se tournaient vers l’histoire, la géographie et la littérature pour donner quelque consistance à leur révolte, pour à vrai dire l’informer. Nous étions,- pour reprendre une lumineuse formule de Jean-Luc Godard à notre endroit -, «les enfants de Marx et de Coca-Cola», proclamant farouchement notre volonté de faire du passé table rase dans le même temps où nous communions dans une culture de consommation musicale et cinématographique annonciatrice d’une mondialisation sous bannière étoilée… Mais bien peu parmi ma classe d’âge peuvent prétendre, et en tous les cas, je l’avoue, pas moi !, avoir saisi depuis toujours que l’Histoire s’avance masquée. Généralement nous en avons été les cocus et avons le plus grand mal à l’admettre. Il est en effet rare, très rare, qu’une erreur se révèle à terme féconde. Je songe ici à un mot de mon Maître (au sens ancien et humain du terme) Louis Althusser ayant trait à Montesquieu : «D’autres avant lui sont partis pour l’Orient – qui nous ont découvert des Indes à l’Occident» (Montesquieu, la politique et l’histoire, Coll. «Le Philosophe», Paris, P.U.F., 1974, p. 9). Et de fait, ma classe d’âge sacrifie trop à la vanité et à l’amour-propre pour jeter un regard rétrospectif sur son parcours. Parmi nous, combien donc ont-ils l’étoffe et la folie d’un Colomb pour se mettre en position de tracer de nouveaux horizons ? Il faudrait que nous soyons, collectivement et individuellement, moins attachés à nos certitudes et moins soucieux de nos plans de carrière.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Société du spectacle de Guy Debord a trente ans : l’ouvrage a été publié en 1971. Il faudra attendre encore 30 ans pour que l’on s’aperçoive ici et là que le système et les institutions finissent par accorder un espace à la contestation… Les Monarques ont toujours eu des bouffons. Les sociétés occidentales ont leurs intellectuels radicaux… Leurs discours satiriques et/ou alternatifs n’ont que peu d’efficacité. La résistance à l’ordre du monde, si elle est encore possible, passe par d’autres voies que celles d’une carrière universitaire et/ou d’une réussite médiatique, avec tous les compromis et toutes les compromissions que cela impose et qu’il est de bon ton de taire. Ceux qui ne mangent pas de ce pain-là, pour paraphraser Benjamin Péret, n’ont guère le choix : il leur faut penser et travailler dans le respect de leurs étudiants et de leurs lecteurs mais le plus souvent à contre-courant, dans la solitude de leur cabinet et dans l’incertitude des effets produits par leurs livres et leurs articles. Inutile de confondre la gesticulation comme habitus avec l’esprit d’insurrection. La révolte authentique implique plus que jamais de ne pas composer, même avec l’air du temps. Tout le reste n’est que pose.

 

 

 

 

Western ? Eastern ?

Bien accrochés à nos rêves, n’est-ce pas Léo ?, oui, nous étions bien « les enfants de Marx et de Coca-Cola ». Cette proclamation avait des allures de défi : c’était notre façon de dire notre rejet de l’ordre établi, notre refus des injustices et des inégalités sociales, notre critique fondamentale du confort bourgeois, de la famille et de la société de consommation. Notre révolte, à l’allure oedipienne, revêtait les accents flamboyants d’un Opéra de quatre sous de Bertold Brecht et de Kurt Weil revu et corrigé par Jim Morrison and The Doors : « Show me the way to the next whisky bar, O don’t ask why, O don’t ask why, I tell you, I tell you, I tell you we must die… » Notre jeunesse, nous voulions la tremper dans un hordago définitif. La voix éraillée de John Kay, le chanteur du groupe Steppenwolf, enflammait nos imaginations en entretenant notre narcissisme. « Born to be wild », reprenions-nous en cœur, persuadés de secouer ainsi l’« Europe aux anciens paraclets » de sa torpeur et de ses préjugés. 

 

 

Nous ne saisissions pas la contradiction majeure dans laquelle nous étions pris : l’utopie politique qui nous animait et nous exaltait, demeurait incapable de satisfaire notre appétit de vie et d’amour. L’Orient avait beau être rouge, notre horizon mental n’en était pas moins tourné vers l’Ouest. Nous n’étions pas les derniers, vous l’avez compris, dans les rues de nos cités, à fustiger « l’agression américaine contre les peuples d’Indochine », à condamner l’arrogance de la nouvelle Babylone. Toutefois, c’était bien d’outre-atlantique que nous parvenaient les images et les représentations qui nous permettaient de donner une forme à notre rébellion : nous étions insensibles au charme austère des ballerines de Détachement féminin rouge

 

 

 

 

 

Nous nous sommes accommodés assez facilement de ce paradoxe. La dialectique dont nous nous réclamions, nous fournissait les arguments dont nous avions besoin. Ce que d’aucuns désignaient sous le vocable de « contre-culture » participait des signes annonciateurs du renversement social que nous appelions de nos vœux. Karl Marx nous avait prévenus : la vieille taupe révolutionnaire creusait toujours ses galeries au plus profond de l’édifice à abattre. Aussi, était-ce bien parce que la raison tonnait en son cratère que nous voulions briser les moules auxquels nous destinaient nos pères (et nos mères !). Seuls les tenants du passé, seuls les vieux et les ennemis du progrès, restaient fermés à ces évidences. Résolument modernes puisque conscients du sens réel de l’Histoire, nous préférions lire les romans noirs de Dashiell Hammett plutôt que les poèmes du Grand Timonier… Les accords déchirants que tirait John Coltrane pour A Love supreme, la guitare iconoclaste d’un certain Jimi Hendrix démythifiant le Star Spangled Banner, nous confortaient dans notre attitude. Nous étions les fils spirituels de Jack London, celui de Martin Eden, et de John Reed, l’auteur de Dix Jours qui ébranlèrent le monde, le témoin enthousiaste de la Révolution d’Octobre. Nous pouvions par conséquent prêcher dans nos amphithéâtres et sur nos campus notre bréviaire insurrectionnel sans avoir le sentiment de nous déjuger. Quoique fermement opposés au « rêve américain », nous nous faisions les chantres d’une Amérique romantique et radicale dont nous assimilions les contestations et les foucades à nos propres colères. Les plus schizophrènes d’entre nous, les plus insoumis aussi, allaient jusqu’à afficher avec insolence leur fascination pour la frimousse, la ligne et le blue jeans de Marylin Monroe dans La Rivière sans retour d’Otto Preminger, dans le même temps où ils confessaient leur désintérêt pour les mises en scène grandiloquentes des défilés, des parades et des démonstrations de masse organisés à Moscou et à Pékin.

 

 

 

 

Portrait du « blogueur » en diariste des temps télématiques et de la fin de l’« esclavage bureaucratique ».

 

Dans une autre vie, et pendant un peu plus de deux ans, j’ai tenu mon journal. Ma compagne de l’époque m’y avait incité. Elle m’avait offert, pour ce faire, un grand cahier à couverture noire incrustée d’une fantaisie métallique puis un carnet façon moleskine, courant à l’époque de mon enfance, mais assez difficile à trouver aujourd’hui à moins de s’adresser à des boutiques spécialisées ou, sur le NET, à des serveurs d’achat en ligne. 

 

J’ai cessé de noircir ces pages lorsque notre relation a sombré dans la tragi-comédie petite bourgeoise. Et le mensonge. Cette trahison, la sienne, je ne vous la conterai pas. Pas ici. Il faudrait un autre cadre. « Les gens, il conviendrait de ne les connaître qu’à certaines heures pâles de la nuit, près d’une machine à sous, avec des problèmes d’homme, des problèmes de mélancolie… » (L. Ferré). Nous aurons peut-être, sans doute, l’occasion d’y revenir. Mais pas aujourd’hui.

 

 

 

Sachez toutefois que j’ai déjà eu une pratique d’écriture journalière, ou presque, qui me permettait de consigner le « détail » de mon existence et son commentaire, à vif. Et que donc, a priori, la tenue de ce blog ne devrait pas me confronter à des difficultés insurmontables.

 

 

 

-Il y avait la rédaction quotidienne de vos e-mails, il y a maintenant votre blog… Vous serez addicted très vite à sa rédaction…

 

 

Voilà ce que ma Sophie m’a confié au téléphone, vendredi. Elle a raison. Elle ne se plaignait pas. Ni ne me grondait. Elle a compris… Et elle m’approuve…

 

L’ouverture de ce blog m’importe vraiment.

   

L’année 2005 semble constituer un tournant. Le programme « Arts, littérature et langage du corps » arrive à son terme, les ouvrages réunissant les Actes de mes colloques sortent tous les ans, ma présence sur la ‘scène’ culturelle et intellectuelle bordelaise est indéniable (même s’il incombe aux autres de la signaler), mes amitiés et mes relations dans les milieux littéraires et artistiques sont fortes, nombreuses, passionnantes… Pendant dix-huit mois, j’ai montré en qualité de Chargé de mission à l’action culturelle de mon université ce dont j’étais capable, tant dans la conception des « Rencontres Montaigne » que dans leur gestion. Tout s’est terminé en apothéose : avec les écrivains Renaud Camus, Nelly Arcan, Jacques Abeille, Marie L., Georges Sebbag, les artistes et les intervenants invités au Colloque international « Plaisir, souffrance et sublimation ». Faute de pouvoir œuvrer dans la liberté, et las de subir les tracasseries bureaucratiques d’une administration universitaire qui n’a malheureusement pas lu Hannah Arendt, j’ai repris la route !

J’ai toujours été un homme libre...

 

Et cette année, alors que je ne m’y attendais pas, j’ai rencontré Sophie. Ceux qui nous approchent, en fait tous ceux qui le veulent car nous ne nous cachons pas, jugent que nous faisons « vieux couple » tant sont grandes notre entente et notre complicité. Pourtant, notre « histoire » n’a que quelques mois. Mais Sophie me réapprend chaque jour davantage le sens des « mots des pauvres gens » (toujours ces souvenirs de Léo…). Et ce n’est pas rien !

 

 

 

 «Bizarre déité, brune comme les nuits,

 Au parfum mélangé de musc et de havane,

 Œuvre de quelque obi, le Faust de la savane,

 Sorcière au flanc d’ébène, enfant des noirs minuits,

 

 

 

 

 

 

Je préfère au constance, à l’opium, aux nuits,

 L’élixir de ta bouche où l’amour se pavane ;

 Quand vers toi mes désirs partent en caravane,

 Tes yeux sont la citerne où boivent mes ennuis.»

 Charles Baudelaire, « Sed Non Satiata », Les Fleurs du mal.

 

 

 

 

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