Lire Sollers, c’est-à-dire percevoir « la pensée du corps ».
Ce n’est pas un compte-rendu du roman de Philippe Sollers, Une Vie divine, en bonne et due forme que je mets aujourd’hui en ligne (1.je n’en ai pas le temps ; 2.un blog doit rester un moyen d’intervention rapide et se garder de se conformer au protocole académique pour continuer d’intéresser les lecteurs internautes) mais une première série de réflexions. Je n’ai donc pas essayé de rédiger un « papier » (l’article scientifique cher aux universitaires), je me suis contenté de mettre de l’ordre dans mes impressions. Je me propose même de revenir sur ce livre dans les prochains jours.
Une Vie divine est un « roman philosophique » sans véritable intrigue. La narration qui y est esquissée sert à une mise en scène d’une disputatio aux allures en fait de soliloque. Sollers y expose avec humour et brio ses analyses et ses points de vue sur le monde, les rapports humains, le sexe, la morale et le mensonge. Et ce, au soir de sa propre vie : j’y reviendrai ultérieurement en commentant notamment la « théâtralisation » de son propos (lancement du livre et entretien) grâce à la complicité amicale de Jacques Henric (je pense à l’intervention de Sollers dans Art press de ce mois).
Une lecture rapide du livre de Philippe Sollers, c’est-à-dire une « lecture mimétique » (i.e. induite par le discours informant des médias) fera qu’on sera enclin à prendre fait et cause pour cette « vie divine », perçue comme l’éloge anticonformiste et passablement libertaire du plaisir, l’affirmation du libertinage comme seule forme d’être au monde ne sacrifiant point à la pensée technicienne. A travers Sollers et son livre, on en viendra à dire et à poser qu’on choisit Sade et le désir contre les biotechnologies et le clonage, l’aventure de la vie contre la grisaille bureaucratique d’un New Brave World en émergence accélérée.
Il est indéniable que Sollers organise sa résistance à « l’ordre courant » du Temps à partir d’un dispositif critique et théorique reconnaissant au désir une force « soulevante », irréductible à la moindre formule sociale :
« Et ne me dites pas que l’association d’un philosophe de fond avec une belle professionnelle de la mode n’a pas le même caractère. Définition de l’amour, à l’heure de la vidéo-surveillance et des SMS stéréotypés : association de malfaiteurs en vue d’une action terroriste. Contre quoi ? La Terreur. » (p.459)
Sollers refuse de se résigner et d’avaliser un discours dominant exaltant la mort et le désespoir, « prophétisant » la fin de l’Histoire, celle des hommes, celle de la vie, pour au mieux une modélisation (la duplication, la reproduction à l’identique, le clonage). L’écrivain opte pour Eros et la vie, pour leurs ressources et leur pouvoir de régénérescence.
Bien des pages de Sollers m’ont séduit.
D’abord, parce que cet homme écrit bien et que ce livre importe davantage que, par exemple, L’Etoile des amants (2002). Ensuite, parce que son constat sans complaisance d’une « vie rancie » a le mérite d’énoncer quelques vérités que les biens assis, de droite comme de gauche, s’ingénient à dénier au quotidien.
Toutefois, le plaisir que m’a procuré la lecture de cette ouvrage (plaisir confinant parfois à la jubilation) ne m’a pas empêché de saisir que les thèses relatives au désir et à sa subversion développées par l’écrivain n’exclut pas un certain « compagnonnage » (au sens où les marxistes encartés au Parti communiste parlaient de « compagnons de route ») avec la catholicisme :
« Mon dieu, quelle erreur ! Se tromper à ce point ! S’en remettre à la Publicité et à la Technique, au lieu de reconnaître la force calme du pouvoir aimant, c’est-à-dire du possible ! Déjà, dans son temps ancien, M.N. avait constaté qu’on ne pensait plus et qu’on discutait simplement de philosophie. Il a prévenu, en vain, que le corps humain était quelque chose d’essentiellement autre qu’un organisme animal. Rien à faire, ils foncent dans ce panneau. C’est tragique, ou plutôt comique. Le fait est qu’au comique près, il se sent (lui !) souvent d’accord, pour des motifs entièrement différents, avec l’Eglise de Rome sur ce sujet crucial. Un comble. » (pp. 478-479)
Pointe ironique ou pas, il me semble indispensable de distinguer et de dégager, non seulement dans ces quelques lignes comme dans l’ouvrage tout entier, au moins deux choses :
*Une lecture symptomale de l’Histoire de l’Occident et de l’Europe judéo-chrétienne conduit à examiner, froidement (en d’autres temps, j’aurais écrit : politiquement), les conséquences multiples du dogme chrétien et en particulier catholique dans la vision du monde et de la société, ainsi que dans leur organisation.
Qu’on m’accorde ici un rapprochement et un exemple.
Comme Jacques Henric, je suis persuadé que la peinture européenne n’a été que parce qu’elle s’est nourrie d’une théologie articulée autour des dogmes de la Chute et de l’Incarnation. Cela étant, cette conviction n’implique pas ma conversion ! C’est en matérialiste et en athée que je me penche en effet sur cette période de l’histoire de l’art informée par le catholicisme.
Nous vivons désormais dans un monde sans repères :
« M.N. y pense souvent. Comment ce pays, qu’on appelait autrefois ‘la grande nation’ a-t-il pu en arriver là ? De tous les effondrements , celui-ci est le plus étrange. Il faut croire qu’un jour ou l’autre le plus haut se retrouve au plus bas, et ainsi de suite. Pourtant la France reviendra, comme toutes choses, et pour cela il suffira qu’un Français le veuille avec force, tout en ayant plus de souvenirs que s’il avait 1000 ans. Saint-Simon et Voltaire d’une main, Baudelaire et Rimbaud de l’autre, on ne sait jamais, ça pourrait marcher. » (p. 481)
Cette crise généralisé (j’aime bien user de l’expression de « monde en saison d’anomie », en hommage à Wole Soyinka), ne m’amène pas à faire miennes les valeurs et les principes de l’Eglise de Rome, sous prétexte qu’il n’y aurait plus que le catholicisme et la catholicité pour échapper à la déliquescence et au naufrage. « L’éternel retour » de Sollers me fait songer à une appréhension cyclique du Temps et de ce qu’en font les hommes (« la roue tourne toujours », dit-on en Afrique…) alors que je demeure à percevoir et à penser l’Histoire comme « un procès sans fin si sujet » (Althusser).
*De manière « plus politique et tactique », le regard historique et objectif que je porte sur Rome et l’Occident n’a pas pour corollaire d’avaliser ni de minimiser les positions conservatrices et réactionnaires de l’Eglise en matière de mœurs et de sexualité.
Je considère que Jean-Paul II a joué un rôle très important dans la lutte contre le système soviétique et je m’en félicite. Mais l’implosion d’un modèle et d’une formation économique et sociale bureaucratiques et liberticides sous la pression de l’Eglise et de la foi chrétienne (celle qui déplace les montagnes… celle des Evangiles et celle de Yukong…) ne peut pas me faire aduler les conceptions rétrogrades de la catholicité sur le sexe et l’amour.
Lorsque Sollers écrit :
« Il faut se faire à cette idée : le rassemblement de tous ceux qui ont un compte à régler avec la vie est invincible par le moyen d’un autre rassemblement. M.N. a bien pensé fonder sa propre religion, ou du moins une secte solide, avec distribution de bagues spéciales aux initiés. [réminiscence malicieuse d’Histoire d’O ?] Il a dû renoncer : il n’a trouvé personne. Pour éviter l’asile psychiatrique, et ne pas être contraint à l’asile politique, il a demandé l’asile métaphysique. Où ? A qui ? A l’Eglise de Rome, bien sûr, le seul endroit où, tout bien considéré, il peut être en sécurité. ‘Personne n’est plus catholique que le Diable’, a dit Baudelaire, qui savait de quoi il parlait. » (pp. 499-500)
Je demeure quant à moi indifférent, voire rétif : je ne demande pas cet « asile métaphysique »-là !
Mon amie Marie-Jo m’a fait valoir hier que je n’avais pas 70 ans… Je ne suis pas né en 1936. C’est vrai. Et ni François Mauriac ni Louis Aragon n’ont été mes parrains en littérature. C’est vrai aussi. J’ajoute que mon lien à Bordeaux n’est certainement pas le même que celui de Sollers. Il n’empêche ! Je ne fais pas de « l’éternel retour » une forme érudite de la « résurrection chrétienne » et je ne confonds pas Eros et la vie avec la croyance en la Vie. Mon rejet de Thanatos ne peut pas m’entraîner à exalter ni à postuler une quelconque permanence. Je suis bien incapable de lire les pré-socratiques avec la volonté de les concilier avec le Vatican ! A ce jeu, c’est la liberté qui perd toujours (nous n’allons quand même pas commettre l’erreur stratégique du Parti marxiste Toudeh – que je n’assimile pas au camp de la liberté – qui, dans sa lutte contre le Shah d’Iran et les impérialismes, a cru pouvoir passer alliance avec Khomeiny : ses militants et ses dirigeants ont été parmi les premières victimes du régime des Mollahs…).
La « plateforme » programmatique, théorique et philosophique défendue par Sollers dans Une Vie divine me paraît crépusculaire, je l’avance sans accent polémique. J’espère ne pas être en position, le moment venu, de me raccrocher moi aussi au signifiant de la lettre (Lacan) pour gérer mon angoisse de la finitude. J’ai pesé cette dernière phrase qui n’a rien d’agressif à l’endroit de Sollers attendu que je vis déjà dans cette angoisse et que son histoire personnelle n’est pas la mienne…
Une dernière observation : cette question du rapport au dogme et à la foi, explicitement évoquée dans le livre de Sollers, devrait interdire aux lecteurs attentifs de se plier à l’approche spectaculaire du débat Houellebecq/Sollers restitué par la critique journalistique. Le choix n’est pas entre La Possibilité d’une île et Une vie divine car il ne s’agit pas en effet d’une simple confrontation entre Schopenhauer et Nietzsche, mais bien d’une controverse ayant trait à la possibilité ou non de vivre, jusqu’à son dernier souffle, sans Dieu ni foi, tout en se rangeant du côté de la vie et du désir, contre la mort sociale et ses avatars.



