Mise en ligne d’inédits.
Il y a quelques années on m’a demandé de rédiger un compte-rendu de lecture sur deux ouvrages ayant trait au surréalisme. Ce texte devait être installé sur le NET. Mais, pour diverses raisons, et notamment mon refus d’adoucir certains commentaires (Désolé mais je n’ai plus l’âge que l’on me tienne la main !) que l’on me demandait, j’ai renoncé à me plier à ces conditions. Aujourd’hui, j’ai envie de le diffuser à partir de mon BLOG. Je commence par quelques feuillets concernant le livre de Jean Clair que toute une critique surréalisante avait accueilli en le dénigrant.
L’Impensé d’une Histoire qui s’avance masquée
Note de lecture : Jean Clair, Du Surréalisme considéré dans ses rapports au totalitarisme et aux tables tournantes, Contribution à une histoire de l’insensé, [Index des noms de personne et Table des illustrations], Paris, Fondation du 2 mars/ Mille et une nuits, 2003.
Les interrogations de Jean Clair méritent mieux qu’une exécution. Sa pensée doit être discutée et non pas mise à l’index. La critique devrait être une dispute et un échange. Non pas un équarrissage. Or la violence de plusieurs réactions m’a semblé disproportionnée : à moins de se voiler la face et de se réfugier dans la dénégation, on n’évacue pas un problème en recourant à l’anathème. Cet été, Philippe Forest m’a paru mieux inspiré dans l’article d’Art Press consacré précisément à l’ouvrage et aux thèses de Jean Clair :
«Sans doute est-il étrange de trouver le plus vif intérêt à la lecture d’un livre, de tomber d’accord jusqu’à un certain point avec la démonstration qu’il développe et pourtant de s’inscrire en faux avec à peu près chacune de ses thèses, d’éprouver le désir de les réfuter une à une.
[…]
Rien ne serait plus facile que de recueillir dans la démonstration de Jean Clair les saillies les plus insignifiantes, les pointes les plus provocatrices et de réduire son livre aux dimensions d’un propos dérisoire où l’auteur met sur le dos de Breton ou d’Aragon à peu près tout et n’importe quoi : depuis la crise de l’Education nationale jusqu’aux attentats du 11 septembre. Rien ne serait plus facile mais rien ne serait plus malhonnête, car le livre de Jean Clair pose de très sérieuses et de très cruciales questions et il n’est aucune des réponses qu’il leur apporte qui ne mérite discussion.»
(Philippe Forest, «Jean Clair : Du Surréalisme… », Art Press, n° 292, juillet-août 2003, p. 62)
A vrai dire, j’aimerais être aussi circonspect que Philippe Forest en rédigeant ces lignes.
Les réactions suscitées par le livre de Jean Clair sont souvent construites suivant ce schéma : il s’agit de discréditer Clair sans discuter son argumentation, en tous les cas sans l’examiner vraiment. Le dispositif rhétorique est connu. On frappe par exemple d’anathème un intervenant, non pas pour ses analyses, mais en prenant prétexte du lieu d’où il les a énoncées : «X. a confié un entretien à un grand journal bourgeois et réactionnaire» ; à la Libération, la critique communiste et progressiste s’est ainsi déchaînée contre André Breton lorsqu’à son retour des Etats-Unis il s’exprima dans Le Figaro de l’époque. On peut aussi relever que ce même intervenant développe un point de vue, sinon identique, du moins convergent avec celui avancé par un «ennemi du peuple» notoire. Bref on s’exonère de la sorte de toute réflexion critique. Aux oubliettes donc, Jean Clair ! Dans ces conditions, il faudrait être un demeuré ou un «agent de la bourgeoisie compradore», ou les deux à la fois, pour s’entêter à ne pas pourfendre a priori l’essai de Jean Clair.
Ce faisant, cette paresseuse pensée participe d’un conformisme assez affligeant. On se fait froid dans le dos à bon compte en posant au(x) gardien(s) du temple surréaliste, en pétitionnant par exemple contre la Vente Breton organisée au printemps 2003 à Drouot, et en exerçant un contrôle sourcilleux sur toute la réception critique du mouvement. Quel courage ! Quelle témérité ! La Société du spectacle de Guy Debord a trente ans : l’ouvrage a été publié en 1971. Il faudra attendre encore 30 ans pour que l’on s’aperçoive ici et là que le système et les institutions finissent par accorder un espace à la contestation… Les Monarques ont toujours eu des bouffons. Les sociétés occidentales ont leurs intellectuels radicaux… Leurs discours satiriques et/ou alternatifs n’ont que peu d’efficacité. La résistance à l’ordre du monde, si elle est encore possible, passe par d’autres voies que celles d’une carrière universitaire et/ou d’une réussite médiatique, avec tous les compromis et toutes les compromissions que cela impose et qu’il est de bon ton de taire. Ceux qui ne mangent pas de ce pain-là, pour paraphraser Benjamin Péret, n’ont guère le choix : il leur faut penser et travailler dans le respect de leurs étudiants et de leurs lecteurs mais le plus souvent à contre-courant, dans la solitude de leur cabinet et dans l’incertitude des effets produits par leurs livres et leurs articles. Inutile de confondre la gesticulation comme habitus avec l’esprit d’insurrection. La révolte authentique implique plus que jamais de ne pas composer, même avec l’air du temps. Tout le reste n’est que pose.
Mais venons-en au compte-rendu du livre de Jean Clair.
L’ouvrage de Jean Clair invite à réfléchir à ce qu’a été le surréalisme, non pas à partir de ses déclarations d’intention, ni même en fonction de son esthétique et des œuvres qu’il nous a léguées, mais au terme de l’étude de son corpus théorique, de sa généalogie idéologique, des effets concrets, pratiques et en définitive politiques de ses engagements. Un résumé succinct de ses analyses et de ses thèses est indispensable.
Au début de son livre, Du Surréalisme considéré dans ses rapports au totalitarisme et aux tables tournantes, Jean Clair prend soin de circonscrire son sujet. Il donne l’impression dans un «Avertissement», rédigé comme l’ensemble de l’ouvrage en référence à Carl Einstein, de vouloir, autant que faire se peut, esquiver la volée de bois vert dont il sait qu’elle lui sera administrée par une critique peu encline à avaliser un quelconque «droit d’inventaire» en matière d’histoire des avant-gardes littéraires et artistiques :
«Le surréalisme ne sera pas ici abordé in totum mais in partem. Ce qui nous intéresse, ce ne sont pas les œuvres issues du surréalisme, les tableaux que l’on peut admirer dans les musées, les poèmes, les écrits qu’on peut lire dans les bibliothèques, mais ce sont, moins accessibles et peu connus du public, les fondements idéologiques d’un courant intellectuel qui s’est aussi présenté comme un mouvement politique. Ce que nous avons essayé de dire et de comprendre, c’est, sine ira et studio, non pas l’esthétique du surréalisme mais sa situation singulière parmi les idéologies de son temps. Les rapprochements que nous avons été amenés à faire à cet égard entre lui et ces dernières choqueront sans doute.» (p. 7).
Toutefois, Jean Clair n’est pas un enfant de cœur. Son livre est de son propre aveu un «pamphlet» (p. 192).Et ses coups de griffes sont redoutables :
«[…] quand même se mettra-t-on sous l’autorité de Carl Einstein, on n’échappera pas sans doute à la critique. La correction a crû. L’ignorance aussi.» (pp. 8-9).
Sont-elles nécessaires en regard des intentions de l’auteur ? Rien n’est moins sûr. Ces «dérapages» polémiques sont inutiles et, de surcroît, seront exploités par «les universitaires et les dévots» dont Jean Clair souhaite se démarquer (p. 17).
Le chapitre 1 («Vultus Trifons») permet à Jean Clair d’exposer sa problématique. Celle-ci n’est d’ailleurs pas nouvelle. Ou plus exactement les éléments sur lesquels elle se fonde pour interroger les présupposés idéologiques et théoriques du surréalisme ont déjà été avancés. Tout au long de son livre, Clair empruntera ainsi à Julien Gracq, Charles Duits, Brice Parain, Roger Caillois, André Thirion, Raymond Queneau, Walter Benjamin, etc. L’ambition proclamée de Jean Clair est d’élucider les raisons pour lesquelles «le surréalisme cessa […] d’être une grâce pour devenir un dogme» (p. 14) et de déterminer «quand [il bascule] du songe éveillé dans la dure réalité d’une ‘Révolution’ qui ne l’appelle que pour le dévorer» (p. 15). Clair ne cloue pas pour autant le surréalisme au pilori : l’auteur voit en ses premières tentatives «la richesse d’un Eden débordant de merveilles, de prodiges naturels, de trouvailles» (p. 14) et «une invitation à aimer sans frontière» (p. 14). Pour Jean Clair «demeurent [en effet] quelques années miraculeuses sans lesquelles le XXe siècle n’aurait pas été ce qu’il fut» (p. 15). La trajectoire qui conduit le surréalisme de la fraîcheur à l’ossification, via la bureaucratisation, résulte évidemment de plusieurs facteurs. Le premier concerne un mode d’organisation, celui de la société secrète, qui le rapproche du «mouvement totalitaire» (p. 20). Reprenant des analyses de Hannah Arendt, Clair ne voit dans le groupe surréaliste qu’une «société occulte», fonctionnant à «l’idolâtrie» (p. 20), là où Radovan Ivsic discerne les caractéristiques d’une «libre association d’amis» (Se reporter à «Comme On Fait Son Rêve, on fait sa vie», Toyen, 1902-1980, [Catalogue], Zagreb, Galerija Klovićevi dvori, 2002, pp. 42-43). Comme les totalitarismes, le surréalisme se serait donné pour objectif celui de «tranformer la nature de l’homme» (p. 20). Soulignant «l’hétérogénité des œuvres dites ‘surréalistes’» (p. 23) et l’impossibilité de dégager une unité formelle de la «diversité des pratiques» des membres du groupe (pp. 23-26), Clair s’atèle par conséquent à l’examen de «sa face sombre», c’est-à-dire à une «révolution» qui ne fut en réalité que «retour à l’origine, circularité archaïsante, regressio ad uterum, vers des croyances depuis longtemps abolies, royaumes magiques, culte du dieu Hasard, celtismes ambigus, sadismes de salon» (p. 27).
Le chapitre 2 («La Révolution introuvable») permet à Jean Clair de définir le surréalisme comme une réaction : «C’est l’art d’un monde d’autrefois, d’avant le moteur, d’avant les gaz et les bombes» (p. 28). Il y a quelque chance pour que l’auteur n’ait pas tort quand il affirme que le surréalisme «se distingue des autres avant-gardes en ce qu’il n’a pas cru au paradigme du progrès» (p. 30). Cette remarque l’autorise à considérer le mouvement d’André Breton «plus proche […] de la critique que fit Heidegger de la question de la technique qu’il ne prétendît l’être du Hegel de la phénoménologie de l’esprit» (p. 31). Ajoutons sans tarder que le regain d’intérêt que le surréalisme suscite dans l’opinion, illustré par le succès des expositions qui lui sont consacrées, pourrait aussi exprimer et traduire un refus du monde des machines et de la société de l’information. Pour Jean Clair, c’est dans la volonté de concilier pensée scientifique et pensée magique qu’il faut rechercher la «faille» théorique d’un mouvement qui, avec d’autres écoles et courants avant-gardistes, aura contribué à (ré)installer quelques vieilleries occultistes au cœur de la modernité :
«Le fait est : André Breton, qui se réclame, entre 1925 et 1935, du courant matérialiste et fait l’éloge de la dialectique historique découverte chez Hegel et chez Marx, est le même homme qui se laisse séduire par un irrationalisme dont le origines remontent au romantisme allemand et aux Gothic Tales anglais.» (pp. 37-38)
Ce retour paradoxal à l’irrationalisme aura été rendu possible par une quête d’un merveilleux conçu comme «l’irruption soudaine, dans le quotidien, d’un mouvement vital inconnu qui illumine de son éclat de nouveaux mondes» (p. 36). Un même «bricolage idéologique» (p. 47) aboutira à un «infléchissement» (p. 41) de l’enseignement de Freud à propos de l’inconscient, au profit d’une théorie, «avatar lointain de la Psyché imaginée par les romantiques» (p. 39), davantage inspirée de Mesmer (pp. 39-40) que du savoir expérimental du médecin viennois. Dès lors, il est temps pour Jean Clair de formuler cette conclusion provisoire :
«Breton, prophète confus, dictateur impérieux, a pu favoriser une peinture admirable et susciter des poèmes qui chantent toujours en nous. En revanche, le corps doctrinal, et particulièrement, parmi tous ces mots imprimés, les mots d’ordre qu’il édictait, peuvent nous paraître, aujourd’hui, détestables.» (p. 47)
Pour Jean Clair, ce gauchissement sera largement responsable de l’«exception» française qui rechigne à aborder Freud en «héritier des Lumières» (p. 40), dont les convictions étaient «aux antipodes des idées libertaires, du ‘Lâchez tout’ surréaliste, que prêchaient, [en son nom], croyaient-ils, et [au nom] de la psychanalyse, Breton et ses disciples» (p. 44).
Au seuil du chapitre 3 («Le Crépuscule de la raison»), Jean Clair situe le surréalisme par rapport aux autres avant-gardes :
«Le surréalisme, dernière des avant-gardes, est celle qui a porté à son comble le syncrétisme entre occultisme et socialisme, entre ésotérisme et révolutionnarisme, qui apparaît aujourd’hui comme leur paradoxale et commune caractéristique.» (p. 51)
Si la vie exige d’être appréhendée comme un cryptogramme, le déchiffrement prôné par André Breton oscille entre «clef politique» et «clef occultiste» (p. 52). Le «terreau du surréalisme» aura été contradictoire, pour ne pas dire éclectique : «l’occultisme, autant que la raison historique, Mesmer autant que Lénine, la palingénésie à la Ballanche autant que l’accomplissement de l’Histoire par le prolétariat» (p. 57). Ces incohérences théoriques font que, pour Jean Clair, «Duchamp, Kupka, Kandinsky, Mondrian, Malévitch sont, comme André Breton qui clôt la marche avec ses disciples, bien plus les derniers des symbolistes qu’ils ne sont les premiers des contemporains» (p. 60). En fait, Jean Clair étend au surréalisme les considérations exprimées par Philippe Muray dans son livre Le XIXe Siècle à travers les âges (Paris, Denoël, 1974). Philippe Forest, dans son article d’Art Press déjà cité, n’a pas manqué de le pointer. Pour Clair, le surréalisme est allé jusqu’au bout d’une tendance affectant toutes les composantes de l’avant-garde, en vertu notamment d’une conception de la «création artistique d’un genre nouveau» (p. 65) alignant le «changer la vie» d’Arthur Rimbaud sur le «transformer le monde» de Karl Marx. Jean Clair y voit une «révolution», la seule menée à bien par le surréalisme, sans laquelle par ailleurs l’art contemporain ne serait pas ce qu’il est :
«L’œuvre d’art, produit de l’esprit, n’avait eu jusque-là commerce qu’avec l’esprit, et l’esprit seul. Lui supposer désormais le pouvoir de transformer le réel, tout en lui conservant parallèlement son privilège, que le symbolisme lui avait conféré, d’en exprimer l’essence, de le faire parler, de le faire se nommer comme on fait parler un guéridon dans une séance spirite, c’est donner à l’œuvre un rôle effectif si inattendu, sur le plan du monde réel comme sur le plan de l’imaginaire, qu’on peut en effet parler d’une révolution. L’œuvre n’est plus œuvre en soi, elle est devenue un outil, un instrument, un manipulandum. Elle n’est plus faite pour réjouir le regard mais pour devenir efficace. Conséquence incalculable : peu importera désormais sa facture, puisqu’elle n’a plus qu’une fonction. Devenue boule de cristal, support contingent d’une voyance, ou pince-monseigneur destinée à fracturer le réel, elle est désormais une machination au service d’une révolution.» (pp. 65-66)
Cette évolution, que déplore Jean Clair, est une «régression», une «déclassification» (p. 74) : l’œuvre d’art tourne «à la catégorie archaïque de l’objet magique, conjuratoire, exorciste ou prophylactique» (p. 67). Dans le processus de liquidation de la raison, le surréalisme franchit une étape essentielle, précipitant la fin d’une certaine forme d’art :
«Dans ce grand mouvement de refus et d’abandon de la raison qui emporte le faire artistique, entre 1915 et 1935, au nom de ses supposés pouvoirs d’agir sur le monde, et l’abîme dans la dépossession de sa maîtrise, dans la perte de son métier et finalement dans la dérision de son attrait, le goût du ‘merveilleux’ que Breton cultive n’est jamais que la compulsion maniaque du curieux substitué au goût assuré du connaisseur. La raison discursive s’y voit congédiée au nom d’une curiosité morbide.» (pp. 74-75)
Parce qu’il aura été «une révolution sans savants» (p. 77), le surréalisme cultivera, à son corps défendant, de coupables accointances théoriques et idéologiques avec les totalitarismes qui ont ensanglanté le XXe siècle. Il a en effet opéré un étrange «syncrétisme […] entre une idéologie à prétention scientifique, qui aspire à accoucher d’un homme nouveau, et un arrière-fond occultiste, une pensée magique qui affirme, par l’astrologie, la divination, les pratiques rituelles de la secte, faire commerce avec les morts» (p. 77). Le «surhomme surréaliste» rejoint le «surhomme totalitaire» :
«Anarchiste solitaire, il méprise les masses dont il prétend pourtant, par son action singulière, préfigurer le bonheur qui leur est dû. Il en partage pourtant le caractère hybride, dans une double fascination pour une pré-science de l’Histoire et pour un occultisme des défunts.» (pp. 80-81)
S’appuyant sur les analyses de Merleau-Ponty, Jean Clair questionne une conception de l’art qui, dans et avec le surréalisme, entend «se représenter le monde» alors que «la règle de conduite devient la règle de l’action, fondue dans une idéologie toute entière tournée et absorbée dans l’action, mais en elle-même incapable de définir la règle de l’action vraie» (p. 82).
C’est au chapitre 4 («L’Expressionnisme surréaliste») que Jean Clair expose le point nodal de son argumentation, en définissant le surréalisme, et avec lui l’ensemble de la modernité et des avant-gardes, à un expressionnisme philosophique. Ces pages sont parmi les plus intéressantes du livre : toute contestation «frontale» de la thèse de Jean Clair exigera leur réfutation. L’auteur commence par risquer un «excursus sur le terme et la notion d’expressionnisme» (p. 84) dont il établit l’archéologie et restitue la généalogie depuis Herder et Hegel. Assimilé à l’Einfühlung du romantisme allemand, l’expressionnisme apparaît comme «la lingua franca» (p. 105), comme le soubassement théorique de toute la modernité :
«La fusion immédiate dans le réel, sans le truchement de la raison, l’abandon à la ‘volonté d’art’ sans l’apprentissage ni la règle directrice d’un métier, la révélation immédiate dans l’expression de soi d’un être au monde, seront là en effet les traits constitutifs essentiels de l’art qui se développe de 1905 à nos jours, et qu’on appelle ‘moderne’.» (pp. 87-88)
Cette filiation autorise Jean Clair à interroger l’usage et la conception «moderne» du langage :
«[…] l’expressionnisme nourrit la grande illusion de la théorie moderne du langage qui voudrait que parler, ce ne serait plus dire ou représenter le monde, mais ce serait l’exprimer. Non plus dire ce que l’on est, mais être ce que l’on dit. C’est accorder au langage un pouvoir exorbitant.» (p. 94)
Ces prérogatives exorbitantes attribuées au langage enferment la poésie dans une impasse. Se référant à Brice Parain pour expliciter les difficultés auxquelles la poésie est dès lors confrontée (pp. 95-96), puisque condamnée à annoncer sempiternellement «une œuvre à venir» (p. 96), Jean Clair met en doute la possibilité d’un langage unissant «en lui le contenu singulier de la certitude sensible et ce ‘Réel’ qui est le Tout de l’universel» (p. 102).
Le chapitre 5 («Procureurs et victimes») traite du rapport à la violence du surréalisme et des autres avant-gardes. Mais l’organisation du livre de Jean Clair change ici, en partie, de régime : la démonstration va insensiblement cédé la place à une étude quasiment thématique, à un «passage en revue» de questions sollicitées pour illustrer le propos de l’auteur. Clair rappelle tout d’abord l’impuissance du surréalisme à susciter un style, «c’est-à-dire à dépasser le champ clos de la toile ou de l’objet pour imposer sa règle à la musique, aux arts décoratifs, aux vêtements, à l’art de bâtir» (pp. 112-113). Le mouvement d’André Breton a préféré jeter les bases d’une mythologie moderne. La violence devait en être l’accoucheuse ainsi que le voulaient Karl Marx, Friedrich Engels et Georges Sorel. Jean Clair souhaite s’attarder «sur quelques épisodes de cette fascination du surréalisme pour la violence» (p. 117). La «géopolitique culturelle» du mouvement (son intérêt pour l’Orient), l’affaire Anatole France, le «surfascisme» de Georges Bataille seront étudiés dans ce chapitre. Antonin Artaud et son Théâtre de la Cruauté fourniront matière au chapitre VI et «la position des surréalistes face à la maladie mentale» alimentera la chapitre VII. Cet infléchissement dans la composition de l’ouvrage de Jean Clair n’est pas des plus adroits : l’auteur ne peut échapper à la réduction quand il évoque chacun de ces épisodes et la substance même de sa thèse s’en trouve finalement diluée. Ainsi en particulier de l’attitude des surréalistes concernant l’Orient. Autant l’examen de cette attirance à la lumière du nihilisme est convaincant, autant le rapprochement entre un texte de Louis Aragon de 1925 («Fragments d’une conférence prononcée à Madrid, à la ‘Residencia des Estudiantes’») dont est notamment citée la phrase «Que l’Amérique au loin croule de ses buildings blancs…» et les attentats du 11 septembre 2001 contre les Twins Towers paraît hâtif et schématique : il fait l’économie de l’histoire, y compris littéraire, des relations entre islam et chrétienté. C’est regrettable. D’autant qu’en ce domaine Jean Clair dispose d’une très vaste culture : l’atteste son Court Traité des sensations (Paris, Gallimard, 2002, pp. 72-77). En revanche, la réflexion de Jean Clair, nourrie du travail de Hannah Arendt, gagne en pertinence quand l’auteur montre bien que la violence proférée et revendiquée par les surréalistes participe d’une problématique d’époque. Dans ce contexte, la vision que se faisait Anatole France de la Révolution française ne pouvait qu’irriter André Breton, ses amis et les intellectuels communistes du mouvement Clarté. Pour l’auteur, «[l]a foi [d’Anatole France] en la raison, servie par un style limpide et rigoureux, [étaient] insupportable[s] aux surréalistes» (p. 129). Au lendemain des «procès faits à l’écrivain, […] toute une tradition souriante et sceptique, lucide et mesurée, humaniste et courtoise qui courait en France, disparaîtra» (p. 130). Concernant Georges Bataille, Jean Clair décrit son «idéologie hésitante, parfois semblable à celle de Drieu, [oscillant] des positions d’extrême gauche ou gauchistes à des positions d’extrême droite, jusqu’à la fascination pour un totalitarisme dont il prétend utiliser les armes pour les retourner contre lui» (p. 131). Les ambiguïtés et les errements d’Acéphale et du Collège de sociologie sont sévèrement jugés. La fondation, en 1935, de Contre-Attaque par Bataille, Breton et des anciens du Groupe communiste démocratique de Boris Souvarine, est analysée comme la conséquence de la «porosité» idéologique d’un surréalisme exaltant un mal «qu’il faut avoir le courage de vouloir» et exécrant l’humanisme et «l’héritage chrétien» (p. 137). Pour Jean Clair, «l’équivoque présente au cœur de la pensée de Bataille avait transpiré jusque chez les surréalistes» (p. 140).
Le chapitre 6 («Mythologies comparées») esquisse une comparaison quant à la volonté du surréalisme et du totalitarisme nazi de faire émerger «un mythe moderne» (p. 141). Les surréalistes, qui ont voulu «se servir des armes créées par le fascisme, qui a su utiliser l’aspiration fondamentale des hommes à l’exaltation affective et au fanatisme», demeurent en retrait par rapport à leur «modèle» (p. 142). Mais alors que les Nazis invoquent la «face solaire» de mythes grecs pour célébrer l’Athènes nouvelle édifiée par le IIIe Reich (p. 143) et masquer «l’épouvante réelle qu’ils apportent avec eux» (p. 144), les surréalistes se tournent vers «la face sombre d’une antiquité archaïque et terrifiante» pour la conjurer (p. 143). Toutefois, la perplexité de Jean Clair est sensible :
«Représenter le Mal, c’est déjà résister à sa force. Ou bien représenter le mal, n’est-ce pas déjà, si l’on n’y prend garde, y succomber à son tour ?» (p. 144)
Pour l’auteur, le surréalisme, tout à son rejet de l’Occident et de ses «molles démocraties» s’est montré complaisant vis-à-vis de «la Bête immonde». Dans cette perspective, Antonin Artaud, «prêtre et victime d’un culte sanglant» (p. 154), a succombé au «mal» avec son projet de Théâtre de la Cruauté (p. 145), qu’il faut envisager en songeant aux expérimentations de Meyerhold, à Moscou, et aux activités du Thing Theater, dans l’Allemagne nationale-socialiste. La filiation idéologique établie entre Le Théâtre et son double (1932) et le Living Theater et Grotowski est trop rapide car elle escamote ce contre quoi ont réagi Julian Beck et Jerzy Grotowski : en l’occurrence the way of life américain et l’ordre moral stalinien imposé à la Pologne. Certes Jean Clair distingue bien «la ressemblance des moyens» des «fins» poursuivies par Artaud d’une part et les Nazis d’autre part. Cependant, il estime que «ce sont les régimes totalitaires qui saur[ont] user de cette arme, unissant decorum et mythologie, là où les courants artistiques d’avant-garde s’étaient contentés de l’imaginer» (p. 142). L’appréciation finale portée sur l’entreprise d’Artaud ne connaît pas l’indulgence :
«Antonin Artaud est la figure emblématique de cet homme soi-disant libéré, dont l’émancipation se traduit par la ruine, jusqu’à la mort, des fondements de la possession de soi. L’illimitation de sa liberté n’est que l’aliénation grandissante du sujet dans son rapport au sexe et à la destruction. Le Théâtre de la Cruauté est ce théâtre de la folie où se joue la tragédie de l’homme qui ne se croit délié de son assujettissement à la société que pour se découvrir sujet intérieurement asservi au peu de raison qui lui reste.» (p. 155)
Transparaissent nettement dans ces lignes les convictions morales de Jean Clair et surtout son refus radical d’intégrer à toute démarche intellectuelle et artistique la moindre once de la «négativité», du versant «sombre» (Thanatos) qui, associé à un autre «lumineux» («Eros»), structure,- c’est ce que je crois -, le sujet.
Le chapitre 7 («Les Fous, les pauvres fous… ») est conçu de la même façon que le précédent. Dans «la position des surréalistes face à la maladie mentale», Jean Clair voit un «exemple significatif» des «glissements dont Antonin Artaud représentait l’exemple extrême» (p. 156). L’auteur fait de Breton et de ses amis les héritiers du «XIXe siècle romantique» : derrière la silhouette de Nadja se profile celle de Kaspar Hauser. Par ailleurs, Clair déplore que leur discours ait pu influencer, voire justifier les travaux qui, de Gilles Deleuze à Ronald Laing, inspireront l’anti-psychiatrie. Clair ne discute plus les thèses surréalistes, il les condamne fermement :
«Etrange affirmation en effet que celle qui voit dans la déraison une ‘explosion de la subjectivité’, lorsque l’affirmation du génie passe par la destitution de soi et l’aliénation aux autres.» (p. 159).
Les termes de «convulsion» et d’«automatisme» chers aux surréalistes renvoient à Jean-Martin Charcot et Pierre Janet. Jean Clair estime que «la célébration du cinquantenaire de l’hystérie en 1928, conclut un parcours qui semble reprendre point par point et quasiment dans leur chronologie, les principaux épisodes d’une histoire croisée de l’hystérie et du spiritisme» (p. 163). De surcroît, entre 1924 et le Manifeste du surréalisme, et 1933 et la publication dans Minotaure du texte intitulé Le Message automatique, Breton modifie son opinion concernant l’expression surréaliste : d’abord «dictée de la pensée», elle exige que soit maintenue la continuité entre «pensée subliminale et moi conscient» (pp. 165-166). Comme à propos d’Artaud et de son Théâtre de la Cruauté, Jean Clair prend ses distances vis-à-vis de la doctrine surréaliste qu’il assimile à une «romantisation de la maladie mentale» (p. 169).
Le chapitre 8 («Une Jouissance de premier ordre») est consacré à la postérité du surréalisme. Le livre de Deleuze a ainsi porté «à leur acmé les principes naïfs de la révolte libertaire de Mai 1968» (p. 173). Guy Debord, Raoul Vaneigem et les situationnistes en ont été parmi les figures majeures : «l’ancienne formule magique Freud + Marx est remplacée par la nouvelle : Sade + Marx» (p. 176). Jean Clair requiert alors Hannah Arendt pour interpréter l’engouement, depuis «deux ou trois générations», pour Sade (p. 177). Michel Foucault et Jean Baudrillard sont à leur tour épinglés : parce que chacun reprend à son compte, pour étayer sa recherche et ses travaux, le panthéon surréaliste et que leurs ambiguïtés idéologiques et politiques ont été à bien des égards «nourries au lait surréaliste» (pp. 178-181). Dans Le Monde du 3 novembre 2001, en avouant «la jubilation prodigieuse de voir détruire cette superpuissance mondiale, mieux, de la voir en quelque sorte se détruire elle-même, se suicider en beauté» et en proclamant «la complicité profonde», «la complicité inavouable» qui lie l’Occident aux terroristes islamistes, Baudrillard aurait prolongé «la pensée furieuse du jeune Aragon imaginant l’écroulement des buildings blancs de Manhattan» (pp. 180-181). Fustigeant dans un premier temps «un travers de l’intelligence française qui consiste à absoudre le crime à force de l’expliquer et à confondre finalement la victime et l’assassin» (p. 180), Jean Clair convoque Walter Benjamin pour considérer que cette «jouissance mauvaise» et cette «jubilation» incarnent «la posture même de l’esthétisation de la politique par le fascisme» (p. 181). Un retour au surréalisme, à son rapport au rêve et au langage, suggère à l’auteur d’avancer une hypothèse :
«Contrairement à des pays où l’on a tendance à joindre le geste à la parole, et, à considérer que l’action doit suivre le discours, demeure en France la tradition d’une autonomie de la parole, mais aussi de sa gratuité, sinon de sa gloriole. Elle n’invite guère au passage à l’acte et, même, le décourage. Le mot n’engage à rien. Il y a une ‘franchise’ du verbe, au double sens du terme, où la littérature est exonérée du devoir de rendre des comptes. La forma mentis est différente. Le surréalisme, aussi bien, en tant qu’exaspération de cette tournure d’esprit, ne ‘prendra’ guère en Italie, ni en Allemagne.» (p. 184)
Les surréalistes, des «Tartarins de la Révolution» (p. 184), par ailleurs passablement nantis, auraient par conséquent regardé le langage comme un «don» alors qu’il est une «dette» (pp. 184-185). Pour Jean Clair, qui tire malicieusement toutes les conséquences de l’argumentation de Jean Baudrillard, il est possible que «le surréalisme et ses suites [aient] été une sorte d’Ersatzbildung, une formation de substitution, qui nous aura permis d’éviter les épreuves» (p. 185). Du coup, non seulement il aura été un frein à l’action mais il aura aussi fait écran à la pensée :
«Mais il [le surréalisme] aura été aussi un jeu intellectuel, subtil et futile, qui nous a privés, in fine, de la capacité de penser le monde réel, et éventuellement si, comme disait Alain, penser c’est peser, de peser sur son cours.» (pp. 185-186)
Peut-être que le surréalisme nous aura en définitive préparés à entrer «dans l’ère du mal dire, de la malédiction» (p. 186) en nous habituant à «la confusion d’une idéologie qui se réclamait indifféremment du socialisme ‘scientifique’ et des élucubrations de la pensée magique» (p. 189). Pour finir, Clair eût pu faire l’économie d’un raccourci sur la crise de l’Education nationale (pp. 186-189), dont la responsabilité n’incombe certainement pas au seul surréalisme à moins d’en faire un bouc émissaire commode. Revenant une dernière fois sur la «jubilation» exprimée par Baudrillard et après avoir salué en René Char «l’un des rares grands écrivains de notre temps à [avoir su] concilier l’action et le rêve» (p. 189), Jean Clair repousse «le nihilisme d’une pensée qui non seulement ne veut ni ne peut plus choisir entre bien et mal mais les juge réversibles, liés par ‘une inavouable complicité’» (p. 190).
Le chapitre 9 («Un Trouble d’identité») a valeur de conclusion générale. Une anecdote relative à Picasso et à Aragon conduit Jean Clair à poser que «l’écrivain ne se laisse pas à réduire à l’homme» (p. 193). Considérant «l’autonomie de la sphère scientifique» (p. 194), l’auteur se demande s’il existe «une autonomie de la sphère artistique et littéraire face à la res publica» et si l’artiste doit répondre de ses œuvres (p. 194). Si dans le passé «l’œuvre n’avait à répondre que d’elle-même» (p. 194), il n’en est plus de même aujourd’hui. Selon Jean Clair, «tout se passe comme si la frontière jusque-là tracée entre le privé et le public, entre le secret de l’œuvre et son retentissement social, entre le silence du studio et le vacarme du forum, entre l’aveu de l’écrivain et le mot d’ordre du militant, avait cédé» (p. 195). Les surréalistes sont les «premiers responsables» (p. 195) de cette confusion puisqu’ils ont voulu «abolir la frontière entre rêve et action» (p. 195), entre la vie et la poésie. L’activité surréaliste porte d’ailleurs en germe la fin de la littérature : c’est la signification de l’acte par lequel le mouvement a rendu officielle son existence, la publication en 1924 du Manifeste, c’est-à-dire le recours à un texte dont la forme renvoie à l’action politique (pp. 195-197). Enfin, dans et avec le surréalisme, le sujet s’est confronté non pas à une «nouvelle révélation de l’être» mais à un «être qui se dissout en de multiples personnages» (p. 198). Désormais l’art témoigne simplement que «l’homme est devenu à lui-même sa propre œuvre» (p. 199). Pour Jean Clair, la faute majeure du surréalisme aura été de s’être tenu «à l’écart de le science de son temps» (p. 201), pour preuve les malentendus cultivés par le surréalisme avec la psychanalyse et l’ethnologie (pp. 202-204).
De toute évidence, le livre de Jean Clair, parce qu’il est important, suscite le débat.
Il n’est du tout certain que l’on puisse suivre l’auteur quand il considère que le surréalisme était «épuisé» en 1939. Ce serait faire peu de cas des œuvres d’artistes dont la production s’est continuée après la Seconde Guerre mondiale ou a atteint à la maturité. Que dire en effet du travail de Hans Bellmer ou de celui de Toyen ? De même, le lecteur de bonne foi ne peut être que gêné et mal à l’aise quand la plume de Clair dérape et adopte un tour polémique pourtant dénoncé. On conçoit que Jean Clair reproche aux avant-gardes et au surréalisme en particulier une certaine complaisance envers la violence et le suicide. Que Clair se moque d’abord puis s’emporte contre le Breton du Second Manifeste du surréalisme affirmant que «l’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers au poing, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut dans la foule» parce qu’il rejette ce qui pourrait constituer une dérisoire apologie du crime et une incitation au passage à l’acte, cela est dans l’ordre des choses, c’est-à-dire dans le projet de Clair de discuter et de réfuter les fondements théoriques et idéologiques du mouvement. Mais on ne peut pas souscrire à des formules comme celle-ci : «Cette hybridation de la modernité, cet hybris, cette ébriété du moderne qui consiste à faire parler morts et à tuer les vivants au nom du surhomme à venir» (p. 113). Crevel s’est certes donné la mort le 18 juin 1935 mais il n’a pas «tué les vivants» ! Ces envols rhétoriques sont totalement excessifs, ils portent atteinte à la démonstration proposée par Clair. C’est vers la fin de l’ouvrage de Jean Clair qu’ils sont les plus nombreux.
Toutefois, ce n’est pas ainsi, à partir d’éléments circonscrits, qu’il convient de critiquer le livre de Jean Clair, mais à partir de la question du Mal et du négatif.