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Texte libre

Eléments bio-bibliographiques :

 

Jean-Michel Devésa

 

né le 14 juillet 1956 à Alger (Algérie),  

de nationalité française,

  

e-mail : jmdevesa@free.fr

 

Maître de conférence habilité (titulaire) à l’Université Michel de Montaigne –Bordeaux III depuis 1997,

 

Docteur d’Etat es lettres et sciences humaines (1989, Université de Paris VII),  

Docteur de IIIe Cycle (1979, Université de Bordeaux III),
Agrégé des Lettres (1990),

J’enseigne depuis la rentrée de septembre 1980.
Pendant 10 ans, j’ai servi en Afrique : Algérie (1980-1983), République Centrafricaine (1983-1986) et Congo-Brazzaville (1989-1993).

Mon parcours professionnel m'a conduit à exercer dans plusieurs universités, en France et à l'étranger : Bangui (République Centrafricaine, 1983-1986), Brazzaville (1989-1993), Versailles/St-Quentin-en-Yvelines (1993-1995), Paris VII (1993-1997), University of Texas Pan American (2005) et Bordeaux III (depuis 1997).

 

Mon Expérience d’enseignement est riche et variée :

-le savoir-faire acquis au terme de 10 années passées en Afrique ;

-les interventions annuelles au Cours de Civilisation française organisé chaque été en Sorbonne (Paris IV) en direction d’une assistance d’étudiants étrangers majoritairement non-francophones ;

-bientôt 28 années d’enseignement.

 

Mes travaux, mes recherches et mes publications concernent pour l'essentiel :

 

-le surréalisme et les avant-gardes du XXe siècle ;

  

-les littératures du Monde Noir et la Francophonie ;

 

-les représentations du corps, des genres et des sexualités.

 
 

Dans les cinq dernières années, j’ai dirigé les recherches d'étudiants en Master et en IIIe cycle dont les mémoires et les thèses ont été consacrés à :

 

-Philippe Soupault, Robert Desnos, Benjamin Péret, Roger Vitrac, Paul Eluard, Georges Limbour (le surréalisme et ses alentours) ; Romain Gary, René Barjavel, Bernard Werber, Bernard-Marie Koltès ; Jude Stefan (écrivains et dramaturges du XXe siècle) ; Catherine Millet, etc.

 -L.S. Senghor, Aimé Césaire, Sylvain Bemba, Amadou Hampâté Bâ, Le Roi Jones (écrivains du Monde Noir).
 

Mon dossier scientifique comprend à ce jour :

  

-huit ouvrages publiés (René Crevel et le roman, Atlanta/Amsterdam, Ed. Rodopi, 1993 ; Magie et écriture au Congo, Paris, L'Harmattan, 1994 ; Sony Labou Tansi, Ecrivain de la honte et des rives magiques du Kongo, Paris, L'Harmattan, 1996 ; Correspondance de René Crevel à Gertrude Stein, Paris, L'Harmattan, 2000 ; René Crevel ou L'Esprit contre la raison, [Actes], Mélusine, Paris/Lausanne, L'Age d'Homme, 2002 ; Le Corps, la structure : sémiotique et mise en scène, Bordeaux, Pleine Page éditeurs, 2004 ; Modèles, fantasmes et intimité, Bordeaux Pleine Page éditeurs, 2005 ; Plaisir, souffrance et sublimation, Bordeaux, Pleine Page éditeurs, 2007.

 

-deux directions de revue : le 'fronton' Tchicaya U Tam'si conçu pour la revue Europe en 1991 et le n° d'Europe consacré à Aimé Césaire paru en 1998.

 -trente-et-un articles publiés dans les revues Art Press, Mélusine, Europe, Oeuvres et critiques, Notre Librairie, L'Afrique littéraire, Coups de théâtre, Africana, Présence francophone, Africultures, Le Festin, Afrique contemporaine, etc.
 

-trente présentations de presse ou notes de lectures.  

-trente-deux communications à des colloques ou à des journées d'études (comme lors du colloque organisé en 1996 à Paris, à l'U.N.E.S.C.O., à l'occasion du 90e anniversaire de L. S. Senghor, et au sein des universités de Salzbourg, 2006 - Trois-Rivières, 2007 - Toronto, 2007 - Bari, 2007 - Gand, mai 2008 - Congrès annuel du CIEF, Limoges, juin 2008).

-l'organisation de six colloques internationaux.

La Réception de René Crevel en Italie.

 

J’ai appris d’Althusser que le détour par la théorie et la mise en circulation des thèses et des analyses, dont la publication et la discussion produisent nécessairement des EFFETS, est souvent la seule forme d’action véritablement politique à laquelle l’intellectuel puisse se livrer.

Ce matin, que je ressens comme particulièrement grincheux et triste, m’incite à songer à René Crevel et à ses aspirations. C’est une de mes réponses à l’aphasie de la pensée que nous subissons.

 

 

 

Note de lecture : Francesco Cornacchia, René Crevel, il romanzo contro la ragione, Préface de Claude Courtot, Bari (Italie), Crav/B.A. Graphis, 2001, 196 p.

 

 

 

René Crevel, qui n’a longtemps existé que par la légende, celle de l’archange révolté du surréalisme, suicidé en juin 1935 de n’avoir pas su maîtriser ses contradictions ni ses passions, est parvenu depuis plusieurs années à conquérir un public : ses livres sont désormais lus, analysés, interprétés ; sa trajectoire au sein du mouvement surréaliste devient l’objet d’études de plus en plus nombreuses. Son audience internationale grandissante témoigne de cette stature nouvelle. Sa réception critique en Italie l’atteste.

 

Francesco Cornacchia, un jeune universitaire en poste à l’université de Bari, n’est pas le premier chercheur italien à s’intéresser à  l’œuvre de René Crevel.

 

La voie avait été ouverte en partie par Ivos Margoni (Per Conoscere Breton e il Surrealismo, Milano, Mondadori, 1976) et surtout par Vito Carafiglio («René Crevel alla prova d’italiano», Lectures, nn. 4-5, agosto 1980). Puis Paola Decina Lombardi avait écrit un excellent René Crevel, o il surrealismo come rivolta (Genève-Paris, Slatkine, 1989). Dans la période récente, Alessandra Marangoni, de l’université de Padoue, a publié Il Corpo dilaniato di René Crevel (Coll. «Letture e Ricerche francesi», n° 16, Padova, CLEUP Editrice, 1998). Dans ce contexte, l’ouvrage de Francesco Cornacchia vient à point : il offre, à partir d’une solide documentation, plusieurs axes de réflexion susceptibles d’éclairer l’itinéraire littéraire et personnel de René Crevel. Les lecteurs italiens s’en féliciteront, les érudits et les admirateurs de l’écrivain aussi.

 

Même pour un lecteur ne possédant pas parfaitement l’italien, son ouvrage semble d’emblée ouvert et nuancé.

 

Dans une «Introduzione» claire et concise, Cornacchia commence par noter les difficultés pour le public italien d’accéder à un mouvement dont seuls quelques grands noms (André Breton, Louis Aragon, Paul Eluard, Antonin Artaud) sont connus. L’audience de la poésie surréaliste est moindre que celle de la peinture, souvent associée au nom de Salvador Dali. Ce n’est qu’après avoir bien souligné le handicap de cette «ricezione tardiva e lacnosa del Surrealismo» que Cornacchia annonce et justifie le plan, en fait chronologique,  de son étude en trois parties : I. «L’Io, L’Altro e Mnemosine», II. «La ‘Pluralité des discours’», III. «L’Impegno Rivoluzionario».

 

Citant ses sources, indiquant sans ambiguïté aucune ses emprunts et ses dettes, Cornacchia propose une analyse qui n’est pas seulement une synthèse des travaux de ses prédécesseurs.

 

Le premier volet («Dal dettato ipnotico alla  scrittura narrativa : Détours, o il ‘romanzo di nevrosi familiare’» de la partie I du livre de Cornacchia («L’Io, l’Altro e Mnemosine»), consacré aux textes de jeunesse de Crevel et à Détours, pose la question essentielle, en l’occurrence celle de son statut par rapport au genre romanesque : «Qual è dunque il rapporto del romanzo di Crevel con il Surrealismo ? Ha contribuito a fondare un romanzo surrealista o a rinnovare tout court il genere ?» (p. 15). Reprenant les thèses développées par François Buot dans sa biographie de l’écrivain, Francesco Cornacchia met l’accent sur l’ascendant d’André Gide exercée sur une jeunesse traumatisée par la guerre. En outre, c’est à bon escient qu’il observe que, dès ses premières contributions, celles confiées par exemple à la revue Aventure, Crevel répertorie les thèmes que développeront ses romans : «I testi narrativi che Crevel pubblica su ‘Aventure’ preannunciano i problemi ricorrenti nei suoi romanzi :un’esitazione fra amicizia e amore su cui incidono diffidenza e inibizione nei confronti della donna, il desiderio di una relazione ispirata ad una sincerità ideale o assoluta, la ricerca di un’impossibile libertà che porta il soggetto dall’incontro con l’Altro alla solitudine, la morte» (p. 18). Résumant soigneusement les textes de Crevel, restituant leurs enjeux, Francesco Cornacchia ne s’interdit pas autant d’avancer des hypothèses personnelles : à propos de l’image psychologique, de la représentation et de leur fonctionnement ; de l’amour comme quête existentielle ; de Gide et des raisons de son rayonnement. De stimulantes considérations sur le suicide terminent ce chapitre.

 

La seconde séquence de cette partie I, plus brève, a trait à Mon corps et moi. Pour Cornacchia, le Crevel de cette époque ne se comprend qu’en fonction de trois paramètres : le nihilisme dada, l’influence gidienne et la référence surréaliste. L’étude proposée prend appui sur les thèses de Myrna Bell Rochester (René Crevel. Le Pays des miroirs absolus, Saratoga, Anma Libri, 1978). Rejetant l’idée d’une brutale évolution militante et politique, Cornacchia soutient que celle-ci s’enracine, dès Mon Corps et moi, dans un «communisme des âmes» et une «fureur» contre l’ordre du monde : «un sentimento di ‘fureur’ contro la società e contro l’inerzia degli uomini» (p. 66).

 

La partie II de ce livre, «La ‘Pluralité des discours’», s’ouvre sur un chapitre («‘Anormalità’ e linguaggio della ragione : La Mort difficile») plus personnel, moins tributaire de la critique, lequel porte sur La Mort difficile et la passion amoureuse  de Crevel pour le peintre américain Eugene MacCown. Pour Francesco Cornacchia, La Mort difficile est «una variazione e un approfondimento di Détours» (p. 71). Le jeune universitaire italien donne consistance à sa thèse en comparant certains éléments des deux ouvrages : «Che La Mort difficile possa essere una variazione di Détours, lo prova un dato importante : nei due romanzi i personaggi principali hanno identità formali diverse, ma in sostanza si somigliano molto. In La Mort difficile, Pierre Dumont, Diane Blok, Mme Dumont-Dufour (madre di Pierre), ricalcano rispettivamente i seguenti personnagi di Détours : Daniel, Scolastique-Cyrilla et la madre di Daniel. Solo Arthur Bruggle in La Mort difficile ha un ruolo ben più imprtante rispetto a quello marginale che aveva nel precedente romanzo, per una ragione che va individuata nelle biografia dell’autore» (p. 72). Les modalités et les mobiles du rejet par Crevel de la raison, des notions de «norme» et de «normalité», de l’usage de la psychanalyse à des fins de contrôle social, sont tout au long de ces pages commentés avec discernement. Sur le plan des procédés narratifs, distinguant La Mort difficile (narrateur extérieur omniscient) de Détours (focalisation interne) et de Mon Corps et moi (soliloque), Cornacchia étaye sa démonstration en amplifiant des arguments développés auparavant dans ma thèse (René Crevel et le roman, Amsterdam/Atlanta, Rodopi B.V., 1993). Son examen de l’univers diégétique mis en place par Crevel le conduit à considérer l’attirance homosexuelle de Pierre, le héros malheureux de La Mort difficile, et son suicide comme «l’atto finale, benché estremo, della ricerca della libertà» (p. 98).

 

Le chapitre suivant («Eros e coscienza raionale : Babylone») examine Babylone : pour caractériser ce livre, Francesco Cornacchia est enclin à emprunter à Claude Courtot l’expression de «fiction lyrique» (p. 100). Notre collègue insiste sur la dimension poétique du livre qui, en dépit de ses dénonciations, exalte le merveilleux de l’enfance : «Tuttavia il lettore sarebbe deluso se cercasse in Babylone un discorso propagandistico, una tensione rivoluzionaria a carattere politico. Perd dedinizione la poesia è incompatibile con il lingguaggio stereotipato della propaganda ; e in Babylone l’accenno ad una sommossa popolare emerge da una fantasia lirica» (p. 109). Toutefois, prisonnier de la méthode adoptée pour concevoir son livre, Francesco Cornacchia est condamné à une sorte de «passage en revue» des différents ouvrages de René Crevel, ce qui, notamment ici, l’expose à la paraphrase et aux redites. Plusieurs considérations formulées pourtant à bon droit, à propos de «la prostituzione delle parole nel Novecento, lo snaturamento del linguaggio e l’alterazione della misura del vero» (pp. 114-115), ne parviennent pas à redonner  quelque éclat  à cet ensemble un peu terne.

 

Le dernier volet de cette partie II, «L’Identità solubile del personaggio nella condizione di ‘rê-veille’ : Etes-vous fous ?», part d’un constat, celui du «tournant» opéré par René Crevel à partir de l’écriture et de la publication de Etes-vous fous ?. Ce postulat implique le rappel des principales thèses (Claude Courtot, Fanch Rumin, Myrna Bell Rochester, Jean-Michel Devésa) soutenues en la matière. Par la suite, Francesco Cornacchia suggère que l’intérêt de l’écrivain pour le philosophe des Lumières Denis Diderot est allé de pair avec son cheminement vers la question sociale. Dans ces conditions, Etes-vous fous ? occupe une position-charnière. Cornacchia adosse alors son argumentaire à celui de Sylwia Gibs : «Sylwia Gibs fa notare che l’azione ha avvio con la rappresentazione dell’atto del ‘réveil’, con il passagio semantico dal ‘rêve’ alla ‘veille'. La transizione segna altresì, per il personaggio, la perdita dell’identità, dato che, da questo momento, a caratterizzarlo sono proprio le sue mancanze» (p. 125). Cependant un autre facteur a beaucoup compté. L’échec de l’analyse entreprise avec le Dr Allendy, au lendemain du décès de sa mère, a conforté Crevel dans sa volonté de substituer à l’introspection et à l’individualisme la «coscienza della sofferenza delle masse» (p. 131). L’heure n’est plus au «romantisme négateur’, che in forme diverse prevale da Détours a Babylone» (p. 131).

 

La partie III («L’Impegno rivoluzionario») comprend  un premier chapitre titré «Dal Romanzo al pamphlet» dans lequel Cornacchia affirme qu’«una sola voce, riconoscibile benché soggetta ad evoluzione, è all’origine di romanzi, pamphlets e testi critici che portano la firma di Crevel» (p. 137). Mais, pour lui, la «verve polemica e satirica» (p. 137) devient prédominante à partir de 1927, avec en particulier L’Esprit contre la raison, puis Le Clavecin de Diderot (1932) et Les Pieds dans le plat (1933). Cet infléchissement de l’écriture correspond à un changement d’orientation de l’écrivain : «L’impegno politico, la possibilità di orientare la dissidenza personale verso un progetto di rivoluzione economica, politica e sociale, possono aver avuto per Crevel un senso salvifico» (p. 139). Pour le critique italien, cette focalisation nouvelle a été préparée, chez le surréaliste, par une conception de la famille perçue comme une micro-société («un microscomo modellato ideologicamente dalla struttura sociale», p. 143). Pour Francesco Cornacchia, L’Esprit contre la raison constitue par conséquent une phase transitoire (du réveil à la révolution) vers cette écriture pamphlétaire (p. 149).

 

Dans un dernier chapitre («Fra Surrealismo e comunismo : Le Clavecin de Diderot, Les Pieds dans le plat»), Cornacchia précise que l’évolution personnelle de René Crevel vers l’action politique fut «concomitanza» (p. 150) à celle du groupe surréaliste désireux de se situer «au service de la Révolution». De ce point de vue, la date du 11 mars 1929, correspondant à la fameuse réunion du Château, fut capitale. Francesco Cornacchia replace ces préoccupations individuelles et collectives dans leur contexte : un Crevel soucieux de ne pas s’enfermer dans le «nombrilisme» ; un mouvement surréaliste en pleine «refondation» (le «procès» intenté à Roger Vailland, la publication du pamphlet contre Breton Un Cadavre et celle du Second Manifeste) ; la crise ouverte par la Guerre du Rif et la question coloniale. Aussi le texte, Dali ou L’Anti-obscurantisme, que l’écrivain rédige en 1932 pour saluer l’œuvre picturale de son ami Salvador Dali, et par la même occasion la légitimer aux yeux des autres membres du groupe, traduit-il et exprime-t-il ce souci d’allier sa révolte et l’activité révolutionnaire : «Nel saggio del 1931, Dali ou l’anti-obscurantisme, fra i nomi di Eraclito, Luis Buñuel, Fernand Léger e Salvador Dali, emergono quelli di Engels e Taylor a testimoniare l’indissolubilità dei problemi dell’arte et della vita, la necessità di conjugare attività intellettuale e azione rivoluzionaria, dato che l’inazione porta a non comprendere il monde […]» (p. 153). Cet élan explique pourquoi Crevel a voulu en toute sincérité,- parfois avec la foi du charbonnier et sans grand recul (ce qui chagrina un de ses amis, l’écrivain allemand anti-nazi Klaus Mann) -, concilier surréalisme et communisme, marxisme et psychanalyse. Cornacchia  n’a pas du tout tort d’observer qu’avec Le Clavecin de Diderot comme avec Les Pieds dans le plat Crevel était loin de renier ses idéaux surréalistes : «Tuttavia le aspirazioni rivoluzionarie non lo inducono ad abbandonare le rivendicazioni surrealiste» (p. 167). De même, l’opinion de l’universitaire italien enclin à interpréter la révolte «absolue» de René Crevel et de ses amis surréalistes à la lumière de l’anarchisme ne manque pas de pertinence : ce n’était pas un hasard si les communistes orthodoxes de la IIIe Internationale se méfiaient de ces «petits bourgeois». L’intransigeance trotskyste ne pouvait, à terme, s’accommoder du merveilleux et du rêve. Le rapprochement d’André Breton et de Léon Trotsky, leur rencontre, la tentative de création de la F.I.A.R.I., ne changèrent rien à l’affaire. L’idéalisme «libertaire» du surréalisme ne pouvait que demeurer rétif à l’énoncé d’une quelconque «ligne générale» et réfractaire à la reconnaissance du primat du politique sur le poétique (Benjamin Péret le clamera, au grand scandale des bien-pensants, avec la publication de son Déshonneur des Poètes).

 

Une bibliographie accompagne l’ouvrage de Francesco Cornacchia : elle rendra de grands services aux lecteurs italiens qui voudront poursuivre la découverte de Crevel. On regrettera toutefois que Cornacchia n’ait pas jugé indispensable de rédiger une conclusion à son livre. Manquent en effet un rappel succinct des résultats de sa recherche et, surtout, leur mise en perspective. Il est vrai que les  remarques sur lesquelles il achève sa troisième partie en font office : «Il suicido di Crevel, uomo sincero e dotato di un autentico senso della libertà, potrebbe allora essere considerato come estremo gesto di une rivolta assoluta che transcende ogni progetto di rivoluzione puramente politica». Il ne s’agit pas de sombrer dans le formalisme académique mais quelques feuillets récapitulatifs et prospectifs destinés à mettre un point final à cette étude auraient été les bienvenus.

 

Francesco Cornacchia démontre, avec ce livre, son talent et ses capacités à analyser une œuvre qui, de toute évidence, lui tient à cœur. Son ouvrage devra être consulté, et pas seulement en Italie, chaque fois que l’on voudra mieux saisir la pensée de René Crevel. Nul doute qu’avec l’expérience et une plus grande confiance en ses propres investigations, notre collègue et ami, demain, pourra franchir une étape supplémentaire : celle de la discussion des intentions de l’écrivain et d’une plus grande autonomie de ton. Le «René Crevel» de Francesco Cornacchia ne correspondra peut-être pas à la vision que s’en fait aujourd’hui la critique mais il sera, j’en suis certain, passionnant à lire.

 

 

 

 

Mise en ligne d’inédits.

Il y a quelques années on m’a demandé de rédiger un compte-rendu de lecture sur deux ouvrages ayant trait au surréalisme. Ce texte devait être installé sur le NET. Mais, pour diverses raisons, et notamment mon refus d’adoucir certains commentaires (Désolé mais je n’ai plus l’âge que l’on me tienne la main !) que l’on me demandait, j’ai renoncé à me plier à ces conditions. Aujourd’hui, j’ai envie de le diffuser à partir de mon BLOG. Je commence par quelques feuillets concernant le livre de Jean Clair que toute une critique surréalisante avait accueilli en le dénigrant.

 

L’Impensé d’une Histoire qui s’avance masquée

 

Note de lecture : Jean Clair, Du Surréalisme considéré dans ses rapports au totalitarisme et aux tables tournantes, Contribution à une histoire de l’insensé, [Index des noms de personne et Table des illustrations], Paris, Fondation du 2 mars/ Mille et une nuits, 2003.

 

Les interrogations de Jean Clair méritent mieux qu’une exécution. Sa pensée doit être discutée et non pas mise à l’index. La critique devrait être une dispute et un échange. Non pas un équarrissage. Or la violence de plusieurs réactions m’a semblé disproportionnée : à moins de se voiler la face et de se réfugier dans la dénégation, on n’évacue pas un problème en recourant à l’anathème. Cet été, Philippe Forest m’a paru mieux inspiré dans l’article d’Art Press consacré précisément à l’ouvrage et aux thèses de Jean Clair :

 

«Sans doute est-il étrange de trouver le plus vif intérêt à la lecture d’un livre, de tomber d’accord jusqu’à un certain point avec la démonstration qu’il développe et pourtant de s’inscrire en faux avec à peu près chacune de ses thèses, d’éprouver le désir de les réfuter une à une.

[…]

Rien ne serait plus facile que de recueillir dans la démonstration de Jean Clair les saillies les plus insignifiantes, les pointes les plus provocatrices et de réduire son livre aux dimensions d’un propos dérisoire où l’auteur met sur le dos de Breton ou d’Aragon à peu près tout et n’importe quoi : depuis la crise de l’Education nationale jusqu’aux attentats du 11 septembre. Rien ne serait plus facile mais rien ne serait plus malhonnête, car le livre de Jean Clair pose de très sérieuses et de très cruciales questions et il n’est aucune des réponses qu’il leur apporte qui ne mérite discussion.»

(Philippe Forest, «Jean Clair : Du Surréalisme… », Art Press, n° 292, juillet-août 2003, p. 62)

 

A vrai dire, j’aimerais être aussi circonspect que Philippe Forest en rédigeant ces lignes.

 

Les réactions suscitées par le livre de Jean Clair sont souvent construites suivant ce schéma : il s’agit de discréditer Clair sans discuter son argumentation, en tous les cas sans l’examiner vraiment. Le dispositif rhétorique est connu. On frappe par exemple d’anathème un intervenant, non pas pour ses analyses, mais en prenant prétexte du lieu d’où il les a énoncées : «X. a confié un entretien à un grand journal bourgeois et réactionnaire» ; à la Libération, la critique communiste et progressiste s’est ainsi déchaînée contre André Breton lorsqu’à son retour des Etats-Unis il s’exprima dans Le Figaro de l’époque.  On peut aussi relever que ce même intervenant développe un point de vue, sinon identique, du moins convergent avec celui avancé par un «ennemi du peuple» notoire. Bref on s’exonère de la sorte de toute réflexion critique. Aux oubliettes donc, Jean Clair ! Dans ces conditions, il faudrait être un demeuré ou un «agent de la bourgeoisie compradore», ou les deux à la fois, pour s’entêter à ne pas pourfendre a priori l’essai de Jean Clair. 

Ce faisant, cette paresseuse pensée participe d’un conformisme assez affligeant. On se fait froid dans le dos à bon compte en posant au(x) gardien(s) du temple surréaliste, en pétitionnant par exemple contre la Vente Breton organisée au printemps 2003 à Drouot, et en exerçant un contrôle sourcilleux sur toute la réception critique du mouvement. Quel courage ! Quelle témérité ! La Société du spectacle de Guy Debord a trente ans : l’ouvrage a été publié en 1971. Il faudra attendre encore 30 ans pour que l’on s’aperçoive ici et là que le système et les institutions finissent par accorder un espace à la contestation… Les Monarques ont toujours eu des bouffons. Les sociétés occidentales ont leurs intellectuels radicaux… Leurs discours satiriques et/ou alternatifs n’ont que peu d’efficacité. La résistance à l’ordre du monde, si elle est encore possible, passe par d’autres voies que celles d’une carrière universitaire et/ou d’une réussite médiatique, avec tous les compromis et toutes les compromissions que cela impose et qu’il est de bon ton de taire. Ceux qui ne mangent pas de ce pain-là, pour paraphraser Benjamin Péret, n’ont guère le choix : il leur faut penser et travailler dans le respect de leurs étudiants et de leurs lecteurs mais le plus souvent à contre-courant, dans la solitude de leur cabinet et dans l’incertitude des effets produits par leurs livres et leurs articles. Inutile de confondre la gesticulation comme habitus avec l’esprit d’insurrection. La révolte authentique implique plus que jamais de ne pas composer, même avec l’air du temps. Tout le reste n’est que pose.

 

 

Mais venons-en au compte-rendu du livre de Jean Clair.

 

L’ouvrage de Jean Clair invite à réfléchir à ce qu’a été le surréalisme, non pas à partir de ses déclarations d’intention, ni même en fonction de son esthétique et des œuvres qu’il nous a léguées, mais au terme de l’étude de son corpus théorique, de sa généalogie idéologique, des effets concrets, pratiques et en définitive politiques de ses engagements. Un résumé succinct de ses analyses et de ses thèses est indispensable.

 

Au début de son livre, Du Surréalisme considéré dans ses rapports au totalitarisme et aux tables tournantes, Jean Clair prend soin de circonscrire son sujet. Il donne l’impression dans un «Avertissement», rédigé comme l’ensemble de l’ouvrage en référence à Carl Einstein, de vouloir, autant que faire se peut, esquiver la volée de bois vert dont il sait qu’elle lui sera administrée par une critique peu encline à avaliser un quelconque «droit d’inventaire» en matière d’histoire des avant-gardes littéraires et artistiques :

 

«Le surréalisme ne sera pas ici abordé in totum mais in partem. Ce qui nous intéresse, ce ne sont pas les œuvres issues du surréalisme, les tableaux que l’on peut admirer dans les musées, les poèmes, les écrits qu’on peut lire dans les bibliothèques, mais ce sont, moins accessibles et peu connus du public, les fondements idéologiques d’un courant intellectuel qui s’est aussi présenté comme un mouvement politique. Ce que nous avons essayé de dire et de comprendre, c’est, sine ira et studio, non pas l’esthétique du surréalisme mais sa situation singulière parmi les idéologies de son temps. Les rapprochements que nous avons été amenés à faire à cet égard entre lui et ces dernières choqueront sans doute.» (p. 7).

 

Toutefois, Jean Clair n’est pas un enfant de cœur. Son livre est de son propre aveu  un «pamphlet» (p. 192).Et ses coups de griffes sont redoutables :

«[…] quand même se mettra-t-on sous l’autorité de Carl Einstein, on n’échappera pas sans doute à la critique. La correction a crû. L’ignorance aussi.» (pp. 8-9).

  

Sont-elles nécessaires en regard des intentions de l’auteur ? Rien n’est moins sûr. Ces «dérapages» polémiques sont inutiles et, de surcroît, seront exploités par «les universitaires et les dévots» dont Jean Clair souhaite se démarquer (p. 17).

           

Le chapitre 1 («Vultus Trifons») permet à Jean Clair d’exposer sa problématique. Celle-ci n’est d’ailleurs pas nouvelle. Ou plus exactement les éléments sur lesquels elle se fonde pour interroger les présupposés idéologiques et théoriques du surréalisme ont déjà été avancés. Tout au long de son livre, Clair empruntera ainsi à Julien Gracq, Charles Duits, Brice Parain, Roger Caillois, André Thirion, Raymond Queneau, Walter Benjamin, etc. L’ambition proclamée de Jean Clair est d’élucider les raisons pour lesquelles «le surréalisme cessa […] d’être une grâce pour devenir un dogme» (p. 14) et de déterminer «quand [il bascule] du songe éveillé dans la dure réalité d’une ‘Révolution’ qui ne l’appelle que pour le dévorer» (p. 15). Clair ne cloue pas pour autant le surréalisme au pilori : l’auteur voit en ses premières tentatives «la richesse d’un Eden débordant de merveilles, de prodiges naturels, de trouvailles» (p. 14) et «une invitation à aimer sans frontière» (p. 14). Pour Jean Clair «demeurent [en effet] quelques années miraculeuses sans lesquelles le XXe siècle n’aurait pas été ce qu’il fut» (p. 15). La trajectoire qui conduit le surréalisme de la fraîcheur à l’ossification, via la bureaucratisation,  résulte évidemment de plusieurs facteurs. Le premier concerne un mode d’organisation, celui de la société secrète, qui le rapproche du «mouvement totalitaire» (p. 20). Reprenant des analyses de Hannah Arendt, Clair ne voit dans le groupe surréaliste qu’une «société occulte», fonctionnant à «l’idolâtrie» (p. 20), là où Radovan Ivsic discerne les caractéristiques d’une «libre association d’amis» (Se reporter à «Comme On Fait  Son Rêve, on fait sa vie», Toyen, 1902-1980, [Catalogue], Zagreb, Galerija Klovićevi dvori, 2002, pp. 42-43). Comme les totalitarismes, le surréalisme se serait donné pour objectif celui de «tranformer la nature de l’homme» (p. 20). Soulignant «l’hétérogénité des œuvres dites ‘surréalistes’» (p. 23) et l’impossibilité de dégager une unité formelle de la «diversité des pratiques» des membres du groupe (pp. 23-26), Clair s’atèle par conséquent à l’examen de «sa face sombre», c’est-à-dire  à une «révolution» qui ne fut en réalité que «retour à l’origine, circularité archaïsante, regressio ad uterum, vers des croyances depuis longtemps abolies, royaumes magiques, culte du dieu Hasard, celtismes ambigus, sadismes de salon» (p. 27).

 

Le chapitre 2 («La Révolution introuvable») permet à Jean Clair de définir le surréalisme comme une réaction : «C’est l’art d’un monde d’autrefois, d’avant le moteur, d’avant les gaz et les bombes» (p. 28). Il y a quelque chance pour que l’auteur n’ait pas tort quand il affirme que le surréalisme «se distingue des autres avant-gardes en ce qu’il n’a pas cru au paradigme du progrès» (p. 30). Cette remarque l’autorise à considérer le mouvement d’André Breton «plus proche […] de la critique que fit Heidegger de la question de la technique qu’il ne prétendît l’être du Hegel de la phénoménologie de l’esprit» (p. 31). Ajoutons sans tarder que le regain d’intérêt que le surréalisme suscite dans l’opinion, illustré par le succès des expositions qui lui sont consacrées, pourrait aussi exprimer et traduire un refus du monde des machines et de la société de l’information. Pour Jean Clair, c’est dans la volonté de concilier pensée scientifique et pensée magique qu’il faut rechercher la «faille» théorique d’un mouvement qui, avec d’autres écoles et courants avant-gardistes, aura contribué à (ré)installer quelques vieilleries occultistes  au cœur de la modernité :

 

«Le fait est : André Breton, qui se réclame, entre 1925 et 1935, du courant matérialiste et fait l’éloge de la dialectique historique découverte chez Hegel et chez Marx, est le même homme qui se laisse séduire par un irrationalisme dont le origines remontent au romantisme allemand et aux Gothic Tales anglais.» (pp. 37-38)

           

Ce retour paradoxal à l’irrationalisme aura été rendu possible par une quête d’un merveilleux conçu comme «l’irruption soudaine, dans le quotidien, d’un mouvement vital inconnu qui illumine de son éclat de nouveaux mondes» (p. 36). Un même «bricolage idéologique»  (p. 47) aboutira à un «infléchissement» (p. 41) de l’enseignement de Freud à propos de l’inconscient, au profit d’une théorie, «avatar lointain de la Psyché imaginée par les romantiques» (p. 39), davantage inspirée de Mesmer (pp. 39-40) que du savoir expérimental du médecin viennois. Dès lors, il est temps pour Jean Clair de formuler cette conclusion provisoire :

 

«Breton, prophète confus, dictateur impérieux, a pu favoriser une peinture admirable et susciter des poèmes qui chantent toujours en nous. En revanche, le corps doctrinal, et particulièrement, parmi tous ces mots imprimés, les mots d’ordre qu’il édictait, peuvent nous paraître, aujourd’hui, détestables.» (p. 47)

 

Pour Jean Clair, ce gauchissement sera largement responsable de l’«exception» française qui rechigne à aborder Freud en «héritier des Lumières» (p. 40), dont les convictions étaient «aux antipodes des idées libertaires, du ‘Lâchez tout’ surréaliste, que prêchaient, [en son nom], croyaient-ils, et [au nom] de la psychanalyse, Breton et ses disciples»  (p. 44).

 

Au seuil du chapitre 3 («Le Crépuscule de la raison»), Jean Clair situe le surréalisme par rapport aux autres avant-gardes :

 

«Le surréalisme, dernière des avant-gardes, est celle qui a porté à son comble le syncrétisme entre occultisme et socialisme, entre ésotérisme et révolutionnarisme, qui apparaît aujourd’hui comme leur paradoxale et commune caractéristique.» (p. 51)

 

Si la vie exige d’être appréhendée comme un cryptogramme, le déchiffrement prôné par André Breton oscille entre «clef politique» et «clef occultiste» (p. 52). Le «terreau du surréalisme» aura été contradictoire, pour ne pas dire éclectique : «l’occultisme, autant que la raison historique, Mesmer autant que Lénine, la palingénésie à la Ballanche autant que l’accomplissement de l’Histoire par le prolétariat» (p. 57). Ces incohérences théoriques font que, pour Jean Clair, «Duchamp, Kupka, Kandinsky, Mondrian, Malévitch sont, comme André Breton qui clôt la marche avec ses disciples, bien plus les derniers des symbolistes qu’ils ne sont les premiers des contemporains» (p. 60). En fait, Jean Clair étend au surréalisme les considérations exprimées par Philippe Muray dans son livre Le XIXe Siècle à travers les âges (Paris, Denoël, 1974). Philippe Forest, dans son article d’Art Press déjà cité, n’a pas manqué de le pointer. Pour Clair, le surréalisme est allé jusqu’au bout d’une tendance affectant toutes les composantes de l’avant-garde, en vertu notamment d’une conception de la «création artistique d’un genre nouveau» (p. 65) alignant le «changer la vie» d’Arthur Rimbaud sur le «transformer le monde» de Karl Marx. Jean Clair y voit une «révolution», la seule menée à bien par le surréalisme, sans laquelle par ailleurs l’art contemporain ne serait pas ce qu’il est :

 

«L’œuvre d’art, produit de l’esprit, n’avait eu jusque-là commerce qu’avec l’esprit, et l’esprit seul. Lui supposer désormais le pouvoir de transformer le réel, tout en lui conservant parallèlement son privilège, que le symbolisme lui avait conféré, d’en exprimer l’essence, de le faire parler, de le faire se nommer comme on fait parler un guéridon dans une séance spirite, c’est donner à l’œuvre un rôle effectif si inattendu, sur le plan du monde réel comme sur le plan de l’imaginaire, qu’on peut en effet parler d’une révolution. L’œuvre n’est plus œuvre en soi, elle est devenue un outil, un instrument, un manipulandum. Elle n’est plus faite pour réjouir le regard mais pour devenir efficace. Conséquence incalculable : peu importera désormais sa facture, puisqu’elle n’a plus qu’une fonction. Devenue boule de cristal, support contingent d’une voyance, ou pince-monseigneur destinée à fracturer le réel, elle est désormais une machination au service d’une révolution.» (pp. 65-66)

 

Cette évolution, que déplore Jean Clair, est une «régression», une «déclassification» (p. 74) : l’œuvre d’art tourne «à la catégorie archaïque de l’objet magique, conjuratoire, exorciste ou prophylactique» (p. 67). Dans le processus de liquidation de la raison, le surréalisme franchit une étape essentielle, précipitant la fin d’une certaine forme d’art :

    

«Dans ce grand mouvement de refus et d’abandon de la raison qui emporte le faire artistique, entre 1915 et 1935, au nom de ses supposés pouvoirs d’agir sur le monde, et l’abîme dans la dépossession de sa maîtrise, dans la perte de son métier et finalement dans la dérision de son attrait, le goût du ‘merveilleux’ que Breton cultive n’est jamais que la compulsion maniaque du curieux substitué au goût assuré du connaisseur. La raison discursive s’y voit congédiée au nom d’une curiosité morbide.» (pp. 74-75)

 

Parce qu’il aura été «une révolution sans savants» (p. 77), le surréalisme cultivera, à son corps défendant, de coupables accointances théoriques et idéologiques avec les totalitarismes qui ont ensanglanté le XXe siècle. Il a en effet opéré un étrange «syncrétisme […] entre une idéologie à prétention scientifique, qui aspire à accoucher d’un homme nouveau, et un arrière-fond occultiste, une pensée magique qui affirme, par l’astrologie, la divination, les pratiques rituelles de la secte, faire commerce avec les morts» (p. 77). Le «surhomme surréaliste» rejoint le «surhomme totalitaire» :

 

«Anarchiste solitaire, il méprise les masses dont il prétend pourtant, par son action singulière, préfigurer le bonheur qui leur est dû. Il en partage pourtant le caractère hybride, dans une double fascination pour une pré-science de l’Histoire et pour un occultisme des défunts.» (pp. 80-81)

 

S’appuyant sur les analyses de Merleau-Ponty, Jean Clair questionne une conception de l’art qui, dans et avec le surréalisme, entend «se représenter le monde» alors que «la règle de conduite devient la règle de l’action, fondue dans une idéologie toute entière tournée et absorbée dans l’action, mais en elle-même incapable de définir la règle de l’action vraie» (p. 82).

 

C’est au chapitre 4 («L’Expressionnisme surréaliste») que Jean Clair expose le point nodal de son argumentation, en définissant le surréalisme, et avec lui l’ensemble de la modernité et des avant-gardes, à un expressionnisme philosophique. Ces pages sont parmi les plus intéressantes du livre : toute contestation «frontale» de la thèse de Jean Clair exigera leur réfutation. L’auteur commence par risquer un «excursus sur le terme et la notion d’expressionnisme» (p. 84) dont il établit l’archéologie et restitue la généalogie depuis Herder et Hegel. Assimilé à l’Einfühlung du romantisme allemand, l’expressionnisme apparaît comme «la lingua franca» (p. 105), comme le soubassement théorique de toute la modernité :

 

«La fusion immédiate dans le réel, sans le truchement de la raison, l’abandon à la ‘volonté d’art’ sans l’apprentissage ni la règle directrice d’un métier, la révélation immédiate dans l’expression de soi d’un être au monde, seront là en effet les traits constitutifs essentiels de l’art qui se développe de 1905 à nos jours, et qu’on appelle ‘moderne’.» (pp. 87-88)

 

Cette filiation autorise Jean Clair à interroger l’usage et la conception «moderne» du langage :

 

«[…] l’expressionnisme nourrit la grande illusion de la théorie moderne du langage qui voudrait que parler, ce ne serait plus dire ou représenter le monde, mais ce serait l’exprimer. Non plus dire ce que l’on est, mais être ce que l’on dit. C’est accorder au langage un pouvoir exorbitant.» (p. 94)

 

Ces prérogatives exorbitantes attribuées au langage enferment la poésie dans une impasse. Se référant à Brice Parain pour expliciter les difficultés auxquelles la poésie est dès lors confrontée (pp. 95-96), puisque condamnée à annoncer sempiternellement «une œuvre à venir» (p. 96), Jean Clair met en doute la possibilité d’un langage unissant «en lui le contenu singulier de la certitude sensible et ce ‘Réel’ qui est le Tout de l’universel» (p. 102).

 

Le chapitre 5 («Procureurs et victimes») traite du rapport à la violence du surréalisme et des autres avant-gardes. Mais l’organisation du livre de Jean Clair change ici, en partie, de régime : la démonstration va insensiblement cédé la place à une étude quasiment thématique, à un «passage en revue» de questions sollicitées pour illustrer le propos de l’auteur. Clair rappelle tout d’abord l’impuissance du surréalisme à susciter un style, «c’est-à-dire à dépasser le champ clos de la toile ou de l’objet pour  imposer sa règle à la musique, aux arts décoratifs, aux vêtements, à l’art de bâtir» (pp. 112-113). Le mouvement d’André Breton a préféré jeter les bases d’une mythologie moderne. La violence devait en être l’accoucheuse ainsi que le voulaient Karl Marx, Friedrich Engels et Georges Sorel. Jean Clair souhaite s’attarder «sur quelques épisodes de cette fascination du surréalisme pour la violence» (p. 117). La «géopolitique culturelle» du mouvement (son intérêt pour l’Orient), l’affaire Anatole France, le «surfascisme» de Georges Bataille seront étudiés dans ce chapitre. Antonin Artaud et son Théâtre de la Cruauté fourniront matière au chapitre VI et «la position des surréalistes face à la maladie mentale» alimentera la chapitre VII. Cet infléchissement dans la composition de l’ouvrage de Jean Clair n’est pas des plus adroits : l’auteur ne peut échapper à la réduction quand il évoque chacun de ces épisodes et la substance même de sa thèse s’en trouve finalement diluée. Ainsi en particulier de l’attitude des surréalistes concernant l’Orient. Autant l’examen de cette attirance à la lumière du nihilisme est convaincant, autant le rapprochement entre un texte de Louis Aragon de 1925 («Fragments d’une conférence prononcée à Madrid, à la ‘Residencia des Estudiantes’») dont est notamment citée la phrase «Que l’Amérique au loin croule de ses buildings blancs…» et les attentats du 11 septembre 2001 contre les Twins Towers paraît hâtif et schématique : il fait l’économie de l’histoire, y compris littéraire, des relations entre islam et chrétienté. C’est regrettable. D’autant qu’en ce domaine Jean Clair dispose d’une très vaste culture : l’atteste son Court Traité des sensations (Paris, Gallimard, 2002, pp. 72-77). En revanche, la réflexion de Jean Clair, nourrie du travail de Hannah Arendt, gagne en pertinence quand l’auteur montre bien que la violence proférée et revendiquée par les surréalistes participe d’une problématique d’époque. Dans ce contexte, la vision que se faisait Anatole France de la Révolution française ne pouvait qu’irriter André Breton, ses amis et les intellectuels communistes du mouvement Clarté. Pour l’auteur, «[l]a foi [d’Anatole France] en la raison, servie par un style limpide et rigoureux, [étaient] insupportable[s] aux surréalistes» (p. 129). Au lendemain des «procès faits à l’écrivain, […] toute une tradition souriante et sceptique, lucide et mesurée, humaniste et courtoise qui courait en France, disparaîtra» (p. 130). Concernant Georges Bataille, Jean Clair décrit son «idéologie hésitante, parfois semblable à celle de Drieu, [oscillant] des positions d’extrême gauche ou gauchistes à des positions d’extrême droite, jusqu’à la fascination pour un totalitarisme dont il prétend utiliser les armes pour les retourner contre lui» (p. 131). Les ambiguïtés et les errements d’Acéphale et du Collège de sociologie sont sévèrement jugés. La fondation, en 1935, de Contre-Attaque par Bataille, Breton et des anciens du Groupe communiste démocratique de Boris Souvarine, est analysée comme la conséquence de la «porosité» idéologique d’un surréalisme exaltant un mal «qu’il faut avoir le courage de vouloir» et exécrant l’humanisme et «l’héritage chrétien» (p. 137). Pour Jean Clair, «l’équivoque présente au cœur de la pensée de Bataille avait transpiré jusque chez les surréalistes» (p. 140).

 

Le chapitre 6 («Mythologies comparées») esquisse une comparaison quant à la volonté du surréalisme et du totalitarisme nazi de faire émerger «un mythe moderne» (p. 141). Les surréalistes, qui ont voulu «se servir des armes créées par le fascisme, qui a su utiliser l’aspiration fondamentale des hommes à l’exaltation affective et au fanatisme», demeurent en retrait par rapport à leur «modèle» (p. 142). Mais alors que les Nazis invoquent la «face solaire» de mythes grecs pour célébrer l’Athènes nouvelle édifiée par le IIIe Reich (p. 143) et masquer «l’épouvante réelle qu’ils apportent avec eux» (p. 144),  les surréalistes  se tournent vers «la face sombre d’une antiquité archaïque et terrifiante» pour la conjurer (p. 143). Toutefois, la perplexité de Jean Clair est sensible :

 

«Représenter le Mal, c’est déjà résister à sa force. Ou bien représenter le mal, n’est-ce pas déjà, si l’on n’y prend garde, y succomber à son tour ?» (p. 144)

 

Pour l’auteur, le surréalisme, tout à son rejet de l’Occident et de ses «molles démocraties» s’est montré complaisant vis-à-vis de «la Bête immonde». Dans cette perspective, Antonin Artaud, «prêtre et victime d’un culte sanglant» (p. 154), a succombé au «mal» avec son projet de Théâtre de la Cruauté (p. 145), qu’il faut envisager en songeant aux expérimentations de Meyerhold, à Moscou, et aux activités du Thing Theater, dans l’Allemagne nationale-socialiste. La filiation idéologique établie entre Le Théâtre et son double (1932) et le Living Theater et Grotowski est trop rapide car elle escamote ce contre quoi  ont réagi Julian Beck et Jerzy Grotowski : en l’occurrence the way of life américain et l’ordre moral stalinien imposé à la Pologne. Certes Jean Clair distingue bien «la ressemblance des moyens» des «fins» poursuivies par Artaud d’une part et les Nazis d’autre part. Cependant, il estime que «ce sont les régimes totalitaires qui saur[ont] user de cette arme, unissant decorum et mythologie, là où les courants artistiques d’avant-garde s’étaient contentés de l’imaginer» (p. 142). L’appréciation finale portée sur l’entreprise d’Artaud ne connaît pas l’indulgence :

 

«Antonin Artaud est la figure emblématique de cet homme soi-disant libéré, dont l’émancipation se traduit par la ruine, jusqu’à la mort, des fondements de la possession de soi. L’illimitation de sa liberté n’est que l’aliénation grandissante du sujet dans son rapport au sexe et à la destruction. Le Théâtre de la Cruauté est ce théâtre de la folie où se joue la tragédie de l’homme qui ne se croit délié de son assujettissement à la société que pour se découvrir sujet intérieurement asservi au peu de raison qui lui reste.» (p. 155)

 

Transparaissent nettement dans ces lignes les convictions morales de Jean Clair et surtout son refus radical d’intégrer à toute démarche intellectuelle et artistique la moindre once de la «négativité», du versant «sombre» (Thanatos) qui, associé à un autre «lumineux» («Eros»), structure,- c’est ce que je crois -, le sujet.

 

Le chapitre 7 («Les Fous, les pauvres fous… ») est conçu de la même façon que le précédent. Dans «la position des surréalistes face à la maladie mentale», Jean Clair voit un «exemple significatif» des «glissements dont Antonin Artaud représentait l’exemple extrême» (p. 156). L’auteur fait de Breton et de ses amis les héritiers du «XIXe siècle romantique» : derrière la silhouette de Nadja se profile celle de Kaspar Hauser. Par ailleurs, Clair déplore que leur discours ait pu influencer, voire justifier les travaux qui, de Gilles Deleuze à Ronald Laing, inspireront l’anti-psychiatrie. Clair ne discute plus les thèses surréalistes, il les condamne fermement :

 

«Etrange affirmation en effet que celle qui voit dans la déraison une ‘explosion de la subjectivité’, lorsque l’affirmation du génie passe par la destitution de soi et l’aliénation aux autres.» (p. 159).

 

Les termes de «convulsion» et d’«automatisme» chers aux surréalistes renvoient à Jean-Martin Charcot et Pierre Janet. Jean Clair estime que «la célébration du cinquantenaire de l’hystérie en 1928, conclut un parcours qui semble reprendre point par point et quasiment dans leur chronologie, les principaux épisodes d’une histoire croisée de l’hystérie et du spiritisme» (p. 163). De surcroît, entre 1924 et le Manifeste du surréalisme, et 1933 et la publication dans Minotaure du texte intitulé Le Message automatique, Breton modifie son opinion concernant l’expression surréaliste : d’abord «dictée de la pensée», elle exige que soit maintenue la continuité entre «pensée subliminale et moi conscient» (pp. 165-166). Comme à propos d’Artaud et de son Théâtre de la Cruauté, Jean Clair prend ses distances vis-à-vis de la doctrine surréaliste qu’il assimile à une «romantisation de la maladie mentale» (p. 169).

 

Le chapitre 8 («Une Jouissance de premier ordre») est consacré à la postérité du surréalisme. Le livre de Deleuze a ainsi porté «à leur acmé les principes naïfs de la révolte libertaire de Mai 1968» (p. 173). Guy Debord, Raoul Vaneigem et les situationnistes en ont été parmi les figures majeures : «l’ancienne formule magique Freud + Marx est remplacée par la nouvelle : Sade + Marx» (p. 176). Jean Clair requiert alors Hannah Arendt pour interpréter l’engouement, depuis «deux ou trois générations», pour Sade (p. 177). Michel Foucault et Jean Baudrillard sont à leur tour épinglés : parce que chacun reprend à son compte, pour étayer sa recherche et ses travaux, le panthéon surréaliste et que leurs ambiguïtés idéologiques et politiques ont été à bien des égards «nourries au lait surréaliste» (pp. 178-181). Dans Le Monde du 3 novembre 2001, en avouant «la jubilation prodigieuse de voir détruire cette superpuissance mondiale, mieux, de la voir en quelque sorte se détruire elle-même, se suicider en beauté» et en proclamant «la complicité profonde», «la complicité inavouable» qui lie l’Occident aux terroristes islamistes, Baudrillard aurait prolongé «la pensée furieuse du jeune Aragon imaginant l’écroulement des buildings blancs de Manhattan» (pp. 180-181). Fustigeant dans un premier temps «un travers de l’intelligence française qui consiste à absoudre le crime à force de l’expliquer et à confondre finalement la victime et l’assassin» (p. 180), Jean Clair convoque Walter Benjamin pour considérer que cette «jouissance mauvaise» et cette «jubilation» incarnent «la posture même de l’esthétisation de la politique par le fascisme» (p. 181). Un retour au surréalisme, à son rapport au rêve et au langage, suggère à l’auteur d’avancer une hypothèse :

 

«Contrairement à des pays où l’on a tendance à joindre le geste à la parole, et, à considérer que l’action doit suivre le discours, demeure en France la tradition d’une autonomie de la parole, mais aussi de sa gratuité, sinon de sa gloriole. Elle n’invite guère au passage à l’acte et, même, le décourage. Le mot n’engage à rien. Il y a une ‘franchise’ du verbe, au double sens du terme, où la littérature est exonérée du devoir de rendre des comptes. La forma mentis est différente. Le surréalisme, aussi bien, en tant qu’exaspération de cette tournure d’esprit, ne ‘prendra’ guère en Italie, ni en Allemagne.» (p. 184) 

 

Les surréalistes, des «Tartarins de la Révolution» (p. 184), par ailleurs passablement nantis, auraient par conséquent regardé le langage comme un «don» alors qu’il est une «dette» (pp. 184-185). Pour Jean Clair, qui tire malicieusement toutes les conséquences de l’argumentation de Jean Baudrillard, il est possible que «le surréalisme et ses suites [aient] été une sorte d’Ersatzbildung, une formation de substitution, qui nous aura permis d’éviter les épreuves» (p. 185). Du coup, non seulement il aura été un frein à l’action mais il aura aussi fait écran à la pensée :

 

«Mais  il [le surréalisme] aura été aussi un jeu intellectuel, subtil et futile, qui nous a privés, in fine, de la capacité de penser le monde réel, et éventuellement si, comme disait Alain, penser c’est peser, de peser sur son cours.» (pp. 185-186)

 

Peut-être que le surréalisme nous aura en définitive préparés à entrer «dans l’ère du mal dire, de la malédiction» (p. 186) en nous habituant à «la confusion d’une idéologie qui se réclamait indifféremment du socialisme ‘scientifique’ et des élucubrations de la pensée magique» (p. 189). Pour finir, Clair eût pu faire l’économie d’un raccourci sur la crise de l’Education nationale (pp. 186-189), dont la responsabilité n’incombe certainement pas au seul surréalisme à moins d’en faire un bouc émissaire commode. Revenant une dernière fois sur la «jubilation» exprimée par Baudrillard et après avoir salué en René Char «l’un des rares grands écrivains de notre temps à [avoir su] concilier l’action et le rêve» (p. 189), Jean Clair  repousse «le nihilisme d’une pensée qui non seulement ne veut ni ne peut plus choisir entre bien et mal mais les juge réversibles, liés par ‘une inavouable complicité’» (p. 190).

 

Le chapitre 9 («Un Trouble d’identité») a valeur de conclusion générale. Une anecdote relative à Picasso et à Aragon conduit Jean Clair à poser que «l’écrivain ne se laisse pas à réduire à l’homme» (p. 193). Considérant «l’autonomie de la sphère scientifique» (p. 194), l’auteur se demande s’il existe «une autonomie de la sphère artistique et littéraire face à la res publica» et si l’artiste doit répondre de ses œuvres (p. 194). Si dans le passé «l’œuvre n’avait à répondre que d’elle-même» (p. 194), il n’en est plus de même aujourd’hui. Selon Jean Clair, «tout se passe comme si la frontière jusque-là tracée entre le privé et le public, entre le secret de l’œuvre et son retentissement social, entre le silence du studio et le vacarme du forum, entre l’aveu de l’écrivain et le mot d’ordre du militant, avait cédé» (p. 195). Les surréalistes sont les «premiers responsables» (p. 195) de cette confusion puisqu’ils ont voulu «abolir la frontière entre rêve et action» (p. 195), entre la vie et la poésie. L’activité surréaliste porte d’ailleurs en germe la fin de la littérature : c’est la signification de l’acte par lequel le mouvement a rendu officielle son existence, la publication en 1924 du Manifeste, c’est-à-dire le recours à un texte dont la forme renvoie à l’action politique (pp. 195-197). Enfin, dans et avec le surréalisme, le sujet s’est confronté non pas à une «nouvelle révélation de l’être» mais à un «être qui se dissout en de multiples personnages» (p. 198). Désormais l’art témoigne simplement que «l’homme est devenu à lui-même sa propre œuvre» (p. 199). Pour Jean Clair, la faute majeure du surréalisme aura été de s’être tenu «à l’écart de le science de son temps» (p. 201), pour preuve les malentendus cultivés par le surréalisme avec la psychanalyse et l’ethnologie (pp. 202-204).

           

De toute évidence, le livre de Jean Clair, parce qu’il est important, suscite le débat.

Il n’est du tout certain que l’on puisse suivre l’auteur quand il considère que le surréalisme était «épuisé» en 1939. Ce serait faire peu de cas des œuvres d’artistes dont la production s’est continuée après la Seconde Guerre mondiale ou a atteint à la maturité. Que dire en effet du travail de Hans Bellmer ou  de celui de Toyen ? De même, le lecteur de bonne foi ne peut être que gêné et mal à l’aise quand la plume de Clair dérape et adopte un tour polémique pourtant dénoncé. On conçoit que Jean Clair reproche aux avant-gardes et au surréalisme en particulier une certaine complaisance envers la violence et le suicide. Que Clair se moque d’abord puis s’emporte contre le Breton du Second Manifeste du surréalisme affirmant que «l’acte surréaliste le plus simple consiste, revolvers au poing, à descendre dans la rue et à tirer au hasard, tant qu’on peut dans la foule» parce qu’il rejette ce qui pourrait constituer une dérisoire apologie du crime et une incitation au passage à l’acte, cela est dans l’ordre des choses, c’est-à-dire dans le projet de Clair de discuter et de réfuter les fondements théoriques et idéologiques du mouvement. Mais on ne peut pas souscrire à des formules comme celle-ci : «Cette hybridation de la modernité, cet hybris, cette ébriété du moderne qui consiste à faire parler morts et à tuer les vivants au nom du surhomme à venir» (p. 113). Crevel s’est certes donné la mort le 18 juin 1935 mais il n’a pas «tué les vivants» ! Ces envols rhétoriques sont totalement excessifs, ils portent atteinte à la démonstration proposée par Clair. C’est vers la fin de l’ouvrage de Jean Clair qu’ils sont les plus nombreux.

 

Toutefois, ce n’est pas ainsi, à partir d’éléments circonscrits, qu’il convient de critiquer le livre de Jean Clair, mais à partir de la question du Mal et du négatif.

Amour, fiction.

En 2003, Camille Laurens a publié L’Amour, roman (P.O.L. Editeur), en organisant son récit de manière à mettre en perspective une situation contemporaine en la confrontant aux mœurs, aux conceptions et aux pratiques du XVIIe siècle.

 

 

 

 

Paru quelques années auparavant, sa lecture m’aurait peut-être éclairé dans ma vie et, accessoirement, permis de rédiger quelques maximes dans le ton de celles de La Rochefoucauld.

   

Le pastiche et l’imitation sont sans doute les deux mamelles de l’apprenti écrivain…

Avec de l’obstination, j’en aurais tiré sinon un livre du moins une collection de (désopilantes) remarques.

 

Par exemple :

 

*Comme l’amour ne se change jamais en amitié - c’est ce que chante Gérard De Palmas… -, a fortiori quand la trahison l’a flétri, se préoccuper de l’autre et de ce qu’il devient, des années après la rupture, trahit qu’on n’est toujours pas vraiment dépris, qu’on s’est toujours pas débarrassé de son emprise.

 

*L’ironie qu’on affiche alors n’est qu’une feinte destinée à s’interdire d’admettre sa faiblesse et de la reconnaître. On s’entretient du coup dans le ressentiment et on s’y excite pour dénier son attachement et sa culpabilité.