"A quoi sert la lucidité sinon à comprendre que la souffrance est inéluctable ?"
Serge Safran, L'Année Alison.

JMDEVESA.over-blog.com
Eléments bio-bibliographiques :
Jean-Michel Devésa
né le 14 juillet 1956 à Alger (Algérie),
de nationalité française,
e-mail : jmdevesa@free.fr
Maître de conférence habilité (titulaire) à l’Université Michel de Montaigne –Bordeaux III depuis 1997,
Docteur d’Etat es lettres et sciences humaines (1989, Université de Paris VII),
Docteur de IIIe Cycle (1979, Université de Bordeaux III),
Agrégé des Lettres (1990),
J’enseigne depuis la rentrée de septembre 1980. Pendant 10 ans, j’ai servi en Afrique : Algérie (1980-1983), République Centrafricaine (1983-1986) et Congo-Brazzaville (1989-1993).
Mon parcours professionnel m'a conduit à exercer dans plusieurs universités, en France et à l'étranger : Bangui (République Centrafricaine, 1983-1986), Brazzaville (1989-1993), Versailles/St-Quentin-en-Yvelines (1993-1995), Paris VII (1993-1997), University of Texas Pan American (2005) et Bordeaux III (depuis 1997).
Mon Expérience d’enseignement est riche et variée :
-le savoir-faire acquis au terme de 10 années passées en Afrique ;
-les interventions annuelles au Cours de Civilisation française organisé chaque été en Sorbonne (Paris IV) en direction d’une assistance d’étudiants étrangers majoritairement non-francophones ;
-bientôt 28 années d’enseignement.
Mes travaux, mes recherches et mes publications concernent pour l'essentiel :
-le surréalisme et les avant-gardes du XXe siècle ;
-les littératures du Monde Noir et la Francophonie ;
-les représentations du corps, des genres et des sexualités.
Dans les cinq dernières années, j’ai dirigé les recherches d'étudiants en Master et en IIIe cycle dont les mémoires et les thèses ont été consacrés à :
-Philippe Soupault, Robert Desnos, Benjamin Péret, Roger Vitrac, Paul Eluard, Georges Limbour (le surréalisme et ses alentours) ; Romain Gary, René Barjavel, Bernard Werber, Bernard-Marie Koltès ; Jude Stefan (écrivains et dramaturges du XXe siècle) ; Catherine Millet, etc.
Mon dossier scientifique comprend à ce jour :
-huit ouvrages publiés (René Crevel et le roman, Atlanta/Amsterdam, Ed. Rodopi, 1993 ; Magie et écriture au Congo, Paris, L'Harmattan, 1994 ; Sony Labou Tansi, Ecrivain de la honte et des rives magiques du Kongo, Paris, L'Harmattan, 1996 ; Correspondance de René Crevel à Gertrude Stein, Paris, L'Harmattan, 2000 ; René Crevel ou L'Esprit contre la raison, [Actes], Mélusine, Paris/Lausanne, L'Age d'Homme, 2002 ; Le Corps, la structure : sémiotique et mise en scène, Bordeaux, Pleine Page éditeurs, 2004 ; Modèles, fantasmes et intimité, Bordeaux Pleine Page éditeurs, 2005 ; Plaisir, souffrance et sublimation, Bordeaux, Pleine Page éditeurs, 2007.
-deux directions de revue : le 'fronton' Tchicaya U Tam'si conçu pour la revue Europe en 1991 et le n° d'Europe consacré à Aimé Césaire paru en 1998.
-trente présentations de presse ou notes de lectures.
-trente-deux communications à des colloques ou à des journées d'études (comme lors du colloque organisé en 1996 à Paris, à l'U.N.E.S.C.O., à l'occasion du 90e anniversaire de L. S. Senghor, et au sein des universités de Salzbourg, 2006 - Trois-Rivières, 2007 - Toronto, 2007 - Bari, 2007 - Gand, mai 2008 - Congrès annuel du CIEF, Limoges, juin 2008).
-l'organisation de six colloques internationaux.
"A quoi sert la lucidité sinon à comprendre que la souffrance est inéluctable ?"
Serge Safran, L'Année Alison.

L’Amour, la langue, la mort.
(Léo Barthe, Camille, Paris, La Musardine, 2005).
Jacques Abeille a écrit, sous le pseudonyme de Léo Barthe, un roman érotique (ce n’est pas le premier !) intitulé Camille. Sa publication à La Musardine (2005), avec en couverture une jolie et suggestive photographie de Christophe Mourthé, suggère que ce livre est destiné à l’échauffement des sens du lecteur.
Ma passion pour la littérature et l’écriture n’exclut nullement ce type d’ouvrages, hypocritement cantonnés à l’enfer des bibliothèques.
Par ailleurs, comme Jacques Abeille est un excellent écrivain, lire ses textes est loin, très loin, de constituer une vilaine corvée.
L’intrigue de Camille a été bâtie comme celle d’un roman d’éducation, ou plutôt comme celle d’un roman d’initiation.
L’action se déroule à l’orée du XIXe siècle. Gérard, 18 ans, orphelin ayant trouvé refuge chez son oncle, un nobliau désargenté, est déniaisé par Camille qu’il prend tout d’abord pour un jeune garçon apparenté à une illustre famille vénitienne.
On devine immédiatement la supercherie : l’éphèbe se révèle vite un ange licencieux prompt à offrir sa croupe ; puis, l’angelot se mue, sinon en démon, du moins en diablotin ; et, ultime métamorphose, la séduisante créature dévoile enfin la nymphe qui dissimulait ses charmes et ses formes sous des habits et un corset dont l’apparent mystère aurait enchanté André Breton.
Il m’a amusé de repérer la progression de cette exploration progressive de la sensualité, des corps et de la sexualité.
Tout est supposé tout d’abord entre garçons : Gérard n’est pas seulement puceau, il est « plus innocent qu’un enfant » (p. 75).
Il commence à arpenter le territoire du plaisir en s’ouvrant le… Temple le plus étroit d’un(e) Camille très complaisant(e), lors d’une nuit d’orage.
A la sodomie entre garçons (ce que croit Gérard, puis qu’il n’a pas… percé l’identité de Camille), succèdent l’émoi d’une masturbation bien menée et d’une fellation experte.
Le brave garçon expérimente ensuite les ressorts puissants de l’imagination et du fantasme :
« Pour la première fois de ma vie, ma pensée était conduite à prendre en considération la femme qui m’était jusqu’alors inconnue comme objet du désir. J’oubliai presque que Camille était du même sexe que moi pour le parer un temps des suaves attributs dont le petit roman dotait le beau sexe. » (p. 72)
Il est enfin prêt pour prendre conscience de la différenciation sexuelle et s’apercevoir que le commerce des corps entre individus de sexes différents est source aussi de plaisir.
Camille enseigne ainsi Gérard jusqu’à un dénouement (dont je ne dirai rien pour que vous puissiez l’apprécier) qui établira les liens ambigus d’Eros et de Thanatos :
« […] je savais quel devait être le destin de Camille dès lors qu’elle m’aurait quitté car très tôt, j’avais tenu pour certain que mon amour était tout ce qui la séparait de la mort » (p. 315).
Que ce récit ne soit pas réaliste et que l’écrivain sollicite implicitement l’indulgence du lecteur pour qu’il se laisse aller à sa narration, tout cela est secondaire.
Jacques Abeille/Léo Barthe n’a pas écrit un livre pornographique s’efforçant de dire le sexe tel qu’il est, mais a cherché à inscrire son texte dans le registre érotique : sur le plan littéraire naturellement mais d’un point de vue humain aussi, attendu que c’est le rapport complexe que le sujet entretient avec l’imaginaire et le symbolique, à travers le langage, qui fait et assure l’humanité du sexe.
Camille est donc un livre doublement érotique, au sens courant du terme, au risque que des lecteurs « pressés » le trouve un peu trop bavard, et de manière réfléchie et malicieuse parce qu’il a été conçu comme une expérience et un travail de la langue, avant d’être une relation alerte de situations émoustillantes :
« Au cours de cette nuit orageuse, il m’avait révélé la clef – dont j’étais porteur – du palais des merveilles et je devinais que j’étais encore loin d’en avoir reconnu tous les aîtres. Entre autres choses, j’avais à peine commencé d’enrichir mon vocabulaire et j’éprouvais déjà combien les mots, en particulier ceux dont il m’avait bien recommandé de ne pas les proférer en public, pouvaient servir ou susciter les déferlements de la volupté. » (p. 67)
L’élégante écriture de Camille nous rappelle en effet, s’il en était besoin que l’amour se fait dans des draps, avec du foutre et de la mouille, et que le plaisir est d’autant plus vif qu’il se dit et se parle, dans le temps même où il est dispensé. Et ce, précisément parce qu’il n’y a pas de rapport, jamais, entre deux êtres engagés dans ce simulacre d’échange.

La petite note de lecture consacrée au livre de Léo Barthe (Camille, Paris, La Musardine, 2005) mettait rapidement l’accent sur le travail de la langue pour dire le sexe, le corps et les sexualités. Il se trouve que j’ai publié en Italie un article analysant de ce point de vue l’ouvrage de Catherine Millet (La Vie Sexuelle de Catherine M.) : « Le Corps glorieux de Catherine M. », in Le Corps à fleurs de mots, dir. de Elisa Girardini et Geneviève Henrot, Padova, Unipress, 2004, pp. 153-178. Plusieurs personnes qui comptent à mes yeux ont pensé que ce texte n’était pas tout à fait idiot. Sa diffusion est restée limitée. Aussi me semble-t-il intéressant de le « poster » sur ce blog (en en modifiant seulement l’apparat critique). Voici donc le premier volet de cet ensemble (je publierai les deux autres demain et après-demain).
Le Corps glorieux de Catherine M.
La publication du livre de Catherine Millet, La Vie sexuelle de Catherine M., a entraîné de vives réactions : pour beaucoup, cet ouvrage participait d’une vague pornographique et d’un effet de mode, conséquences de la «marchandisation» de la société française ; la littérature était à son tour atteinte par la tentation de la facilité et de l’exhibitionnisme. Il est cependant réducteur d’attribuer le succès de La Vie sexuelle de Catherine M. à une entreprise de marketing, à un heureux «coup» éditorial et à la «décadence» des mœurs et des valeurs. N’en déplaise aux esprits chagrins, nostalgiques d’un ordre moral désormais en miettes, le discours sur le sexe et la représentation de la sexualité sont aujourd’hui plus que jamais des symptômes à prendre au sérieux pour analyser l’évolution en cours des sensibilités et des relations sociales.
En cette période de crise (au sens étymologique), la «déferlante» pornographique et sexuelle est l’indice d’un changement d’ère : de la société consumériste et spectaculaire, dont les années soixante et soixante-dix ont constitué l’acmé, à une société informationnelle en pleine émergence. Cette mutation implique moins une fracture radicale avec le passé et l'apparition ex nihilo de comportements inédits qu’une réorganisation du lien social et des rapports interindividuels en vertu d’une «nouvelle économie psychique», laquelle bouleverse les sphères du public, du privé et de l’intime en substituant au schéma freudien du désir et de la castration les catégories d’envie et d’introjection. Dans cette perspective, le livre de Catherine Millet, qui est un témoignage quasi clinique sur sa sexualité, doit être appréhendé comme l’une des manifestations de cette phase d’anomie. D’ores et déjà, tout indique que ce récit restera dans l’histoire littéraire française du début du XXIe siècle.
Il est d’ailleurs probable qu’il faille, pour saisir ce qu’est vraiment le sexe, s’intéresser à la littérature érotique et pornographique, celle notamment illustrant des pratiques perverses, aux confins de l’excès et de la transgression. Après Dominique Aury (alias Pauline Réage, Histoire d’O, 1954) et Catherine Robbe-Grillet (alias Jean de Berg L’Image, 1956), Catherine Millet est de ces écrivains qui sont allés le plus loin dans l’étude de la sexualité et de ce qu’elle implique en tant qu’exploration des limites. A l’exception notable de Georges Bataille et de plusieurs auteurs gays (par exemple Renaud Camus et Hervé Guibert), ce sont généralement des femmes qui, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, ont été, en ce domaine, les plus hardies et les plus aventureuses. Bien que passionnante, la production du romancier Michel Houellebecq relève d’une problématique différente : son ambition, beaucoup plus politique, est d’élucider le mouvement historique responsable du malaise contemporain. Comme ses prédécesseurs Dominique Aury et Catherine Robbe-Grillet, Catherine Millet a «focalisé sur la matière la plus aveuglante, le sexe» (Catherine Millet, «Pourquoi et comment», [Préface], La Vie sexuelle de Catherine M., coll. «Points», Paris, Le Seuil, 2002, p. IV) mais elle s’est détournée, pour son investigation, de la fiction et de son univers. Comme elle n’a pas cherché à énoncer la vérité d’une génération, c’est vers l’écriture de soi qu’elle s’est tournée pour «exposer une sexualité singulière, celle de Catherine M.» (C. M., Op. cit., p. II). Son ouvrage restitue le parcours d’une femme qui, quoique représentative de la jeunesse intellectuelle de Mai-Juin 68, n’a sacrifié à aucun prosélytisme :
J’ai toujours considéré que les circonstances avaient mis sur mon chemin des hommes qui aimaient faire l’amour en groupe ou regarder leur partenaire faire l’amour avec d’autres hommes et l’unique idée que j’avais de moi-même à ce sujet était qu’étant naturellement ouverte aux expériences, n’y voyant pas d’entrave morale, je m’étais volontiers adaptée à leurs mœurs. Mais je n’en ai jamais tiré aucune théorie, et je n’ai donc jamais été une militante. (La Vie sexuelle de Catherine M., pp. 11-12)
La narratrice, critique d’art reconnue et directrice de la revue Art Press, a conscience d’avoir évolué : au terme d’une quête désinhibée du plaisir, sa trajectoire l’a conduite d’une «sexualité de groupe», à l’époque souvent présentée comme l’apanage d’un «sexe libéré», à une relation de couple où elle demeure sous le regard de l’autre, puisque Jacques Henric, son compagnon et époux, la photographie en des lieux (la gare de Port-Bou, le cimetière de Collioure, etc.) et en des circonstances (lors de ballades en pleine nature) où des tiers (passants ou promeneurs) pourraient les surprendre.
La relation sexuelle, qui n’est pas un rapport,- ainsi que l’a affirmé Jacques Lacan -, suppose bien sûr des corps se confrontant les uns aux autres, s’unissant et se pénétrant. Tout au long de son récit, Catherine Millet décrit ceux qu’elle a étreints et ceux qui se sont emparé du sien. Cependant, elle prend soin d’évoquer la métamorphose qui l’a affectée :
J’ai été longue, bien longue, avant de repérer les caresses, les positions qui m’étaient le plus agréables. Je risquerais cette explication : un corps apte au plaisir ne m’a pas été octroyé d’emblée. Il fallait d’abord que je donne littéralement à corps perdu à l’activité sexuelle, que je m’y oublie au point de me confondre avec l’autre, pour, à l’issue d’une mue, m’étant dépouillée du corps mécanique reçu à la naissance, endosser un second corps, celui-ci capable de recevoir autant que de donner. (Op. cit., p. 192)
C’est cet itinéraire qui, dans cette étude consacrée au corps dans et après le coït, sera commenté et interprété.
L’«Illusion lyrique» du sexe libéré et la poupée mécanique
Dans les années soixante et soixante-dix, une partie de la jeunesse française a revendiqué le droit au plaisir. L’influence des thèses hippies et libertaires, le renouveau de la pensée utopique (celle en particulier de Charles Fourier) favorisaient l’accélération du processus de disjonction du sexuel et de l’affectif. La libération des mœurs, rendue possible par une meilleure maîtrise de la contraception, s’accompagnait d’expérimentations exaltant les amours collectifs et communautaires : sur les écrans des cinémas triomphait le film More (1969) de Barbet Schroeder dont la musique avait été composée par le groupe des Pink Floyd.
Catherine Millet rend parfaitement compte du climat de l’époque, de son «illusion lyrique» (Le lecteur excusera cet emploi gauchi d’une expression empruntée à André Malraux dans L’Espoir), lorsqu’elle observe qu’alors «baiser - c’est-à-dire baiser fréquemment, dans une bonne disponibilité psychologique, quel(s) que soi(en)t le ou les partenaires - était un mode de vie» (Catherine Millet, Op. cit., p. 117). Cette «sexualité de groupe», justifiée au nom d’une condamnation de la famille et du couple bourgeois, faisait des corps des «machines» à peine «désirantes» : «[…] avoir des relations sexuelles et éprouver du désir étaient presque deux activités séparées […]» (Ibidem, p. 120). La contestation des tabous et de la pudibonderie débouchait sur une revendication, celle d’«aimer sans entrave». La banalisation du sexe provoquait un appauvrissement de la sexualité circonscrite à une «technique» puis à un «fonctionnement». Une notation de Catherine Millet suggère que, pour la jeune femme qu’elle était, la sensation érotique participait d’une sorte d’activité réflexe :
Je me contentais de découvrir que cette défaillance voluptueuse que j’éprouvais au contact de l’ineffable douceur de toutes lèvres étrangères, ou lorsqu’une main s’appliquait sur mon pubis, pouvait se renouveler à l’infini puisqu’il s’avérait que le monde était plein d’hommes disposées à cela. Le reste m’était indifférent. (Ibidem, pp. 14-15)
Dans ces conditions, la jouissance ne découle pas d’un désir mais d’une physiologie. Non seulement on peut jouir sans aimer mais le plaisir est simplement provoqué par les sens, par la stimulation des papilles ou par la pression physique d’un épiderme sur un autre. L’orgasme est atteint sans qu’il soit besoin d’engager l’être tout entier ni de mobiliser le sujet et ses affects :
J’endure de la même façon tous les aléas du coït, les excentricités des uns et des autres comme les petites misères physiques. Cela relève du pouvoir de programmer son corps indépendamment des réactions psychiques. Le corps et l’esprit qui y est attaché ne vivent pas dans les mêmes temporalités, leurs réactions par rapport aux mêmes stimuli extérieurs peuvent être décalées. (Ibidem, p. 209)
L’individu se passe de partenaire. Il ne se donne pas à l’autre,- ni à un autre ni à plusieurs -, mais à un corps morcelé et fragmenté :
[…] je pouvais […] me livrer à un nombre incalculable de mains et de verges […].(Ibidem, p. 19)
L’empire des sens (Le lecteur indulgent autorisera cette allusion transparente au film de Nagisa Oshima, 1976) étend sa domination sur des sujets soumis à une «mécanique des corps» (Catherine Millet, Op. cit., p. 20) où seuls priment les membres et les organes à l’origine directe de l’excitation :
Toujours la même configuration : des mains parcouraient mon corps, moi-même j’attrapais des queues, tournais la tête à droite et à gauche pour sucer, tandis que d’autres queues se poussaient dans mon ventre. Une vingtaine pouvaient ainsi se relayer pendant la soirée. Cette position, la femme sur le dos, son pubis à la hauteur de celui de l’homme bien campé sur ses jambes, est une des plus confortables et des meilleures que je connaisse. La vulve est bien ouverte, l’homme est à son aise pour planter bien horizontalement et frapper sans discontinuer le fond de la paroi. Baises vigoureuses et précises. (Ibidem, pp. 27-28)
Cette sexualité ignore le corps à corps. La femme n’est pas vraiment couverte : ce sont ses orifices qui importent parce qu’il s’agit de les remplir. Par ailleurs, la position «confortable» préconisée dans ces lignes suggère un ajustement des sexes comme le va-et-vient d’une pièce mâle dans une pièce femelle d’une quelconque machine. Pour désigner l’acte auquel se livrent ces anonymes à l’endroit de cette femme, on songe à l’emploi argotique du verbe «limer» et à ses connotations ayant trait à l’outil et au travail du métal : ces hommes ne lui font pas l’amour, ils ne la prennent pas vraiment, ils la «liment» car elle est une «pièce» de choix… Alors que Catherine Millet construit son «unité personnelle» par rapport au nombre et au multiple et qu’elle est capable de dénombrer ses amants «réguliers», elle ne perçoit jamais dans une totalité les corps de ces hommes adeptes des «amours de groupe» :
Aujourd’hui, je suis capable de comptabiliser quarante-neuf hommes dont je peux dire que leur sexe a pénétré le mien et auxquels je peux attribuer un nom ou, du moins, dans quelques cas, une identité. Mais je ne peux chiffrer ceux qui se confondent dans l’anonymat. (Ibidem, p. 18)
Ces partenaires auxquels elle se livre demeurent sans visage. Ils ne sont, par exemple, que des «corps sans tête qui se relayaient derrière la portière de la voiture, secouant d’une main folle leur queue diversement raide, tandis que l’autre main plongeait par la vitre ouverte pour malaxer énergiquement [sa] poitrine» (Ibidem, p. 18). Les corps,- les leurs mais aussi le sien -, ne sont plus alors que des instruments de plaisir.
Pour mener à bien son entreprise autobiographique, Catherine Millet puise dans ses souvenirs, remontant en ces temps où elle était une «très jeune femme […], gauche dans ses relations avec autrui» (Ibidem, p. 23). Elle vivait le sexe comme un éveil au monde, comme un «besoin de prendre l’air» (Ibidem, p.114), d’échapper à l’étroitesse sociale :
On comprendra que j’aie à ce point associé l’amour physique à une conquête de l’espace quand on saura que je suis née dans une famille qui logeait à cinq dans un appartement de trois pièces. La première fois que j’ai fui cet endroit, j’ai donc baisé pour la première fois. Je n’étais pas partie pour ça, mais c’est ainsi que les choses se sont passées. Ceux qui ont été élevés dans des familles plus aisées, où chacun dispose d’une chambre pour soi, où l’intimité du moins est respectée, ou encore ceux qui ont pu suivre le chemin des écoliers à la campagne n’ont peut-être pas la même expérience. La découverte de leur corps n’a pas été aussi tributaire de la nécessité d’élargir l’espace où le corps se déplace. (Ibidem, p. 122)
Catherine Millet se rappelle comment certains hommes la «pilonn[ai]ent avec une force et une régularité mécaniques» (Ibidem, p. 55). D’autres, comme Henri, avaient des doigts qui «[enclenchaient] une vraie mécanique de bielle à l’intérieur de [son] con» (Ibidem, p. 142).
Ce comportement sexuel associe un mode de vie à une conception du corps :
[…] une vision de mon corps comme un tout qui ne connaissait pas de hiérarchie, ni dans l’ordre de la morale ni dans celui du plaisir, et dont chaque partie pouvait, autant que faire se peut, se substituer à une autre. (Ibidem, p. 56)
Le plaisir n’a pas uniquement pour siège les organes génitaux et les zones érogènes «traditionnelles». Le corps tout entier est «érotisé». Il faut profiter de toutes ses potentialités, de toutes ses virtualités, si bien que c’est l’ensemble de la personne, laquelle n’est plus un donné mais est vécue comme un être en devenir, qui est source de jouissance pour les autres et pour soi. L’amour physique, quand il est sans retenue, fait de l’anatomie une construction et une élaboration exactement comme «la poupée» de Hans Bellmer remodelée sans cesse au gré de ses pulsions. Du coup, le corps est façonné, remanié, plié selon l’exigeante loi du désir. De surcroît, il déborde l’enveloppe charnelle, assimilant les effets personnels comme autant de prolongements «bioniques». Catherine Millet souligne «cette adhérence à l’environnement […], qui fait de tout objet intime, ou ayant servi un but intime, une sorte d’extension du corps, une prothèse sensible» (Ibidem, p. 159).
Le paradoxe est que le sujet s’enferme dans la plus atroce des solitudes. La relation sexuelle ne conduit pas au partage. Chacun cherche sa satisfaction sans avoir le souci de l’autre. Malgré la présence de nombreux acteurs et spectateurs, cette sexualité n’autorise qu’un plaisir de nature onaniste : il s’agit moins de faire plaisir que de se faire plaisir en se prêtant aux combinaisons les plus insolites. Voilà pourquoi l’autre,- voire le groupe -, est superfétatoire. Une machine, en l’occurrence un «vibrator» (un godemiché électrique, un vibro-masseur), provoque un orgasme peut-être même plus intense encore que ceux connus avec un autre :
Il s’est trouvé que j’ai […] passé, seule à Paris, des semaines d’été découpées en longues journées de travail et en nuits écourtées à la fois par la chaleur et par de classiques angoisses. C’est alors que j’ai sorti de dessous un tas de lingerie ce godemiché qu’on m’avait offert des années auparavant et dont je ne m’étais jamais servie. Il possède deux fonctions qu’on peut choisir d’activer selon deux vitesses. L’extrémité est une tête de poupée le front marqué d’une étoile et dont les cheveux forment un cran qui correspond au bourrelet du gland. Cette tête décrit des cercles plus ou moins larges tandis qu’une sorte de petit sanglier qui se détache à la moitié du cylindre fait vibrer plus ou moins vite sa langue très longue destinée à solliciter le clitoris. La première fois que je me suis servie de l’objet, j’ai joui instantanément, dans un spasme très long, parfaitement identifiable, mesurable, et sans que j’aie eu à me raconter des histoires. J’en ai été toute retournée. L’orgasme, disons même l’orgasme de la qualité la plus pure, pouvait donc être déclenchée sans qu’il ait fallu perpétuellement remonter à la source du saisissement de la «première fois» en renouvelant les occasions de cette première fois, et sans même avoir eu le temps de convoquer par l’imagination livreurs et ouvriers de chantier. (Ibidem, p. 87)
L’engin aux allures de gadget kitch, par la régularité et la force des vibrations produites, et sans mobilisation de la scène fantasmatique, plonge presque immédiatement le sujet dans un trouble qu’il n’atteignait auparavant que lors de «parties» et de dérives nocturnes et sexuelles le mesurant, sans préparatifs ni ménagement, au puits de néant qu’il porte en lui. Pendant des années, une femme s’était ouverte et abandonnée aux autres, à leurs sexes turgescents, à leurs mains irrespectueuses, à leurs bouches goulues, à leurs langues préhensiles. Elle avait consenti à n’être qu’un corps, pas même un corps, elle avait accepté de n’être que de la chair, avec des orifices à combler, pour s’affirmer et se définir en s’individualisant. Et ce, parce qu’elle avait besoin du regard et du toucher des autres, parce qu’il lui fallait que les autres lui entrent en elle leurs membres, tous leurs membres, pour se sentir exister. Elle avait assumé son inclination irrépressible à se perdre et à se sentir «agie», avalée, engloutie, mangée :
Bref, je suis entrée dans la vie sexuelle adulte comme, petite fille, je m’engouffrais dans le tunnel du train fantôme, à l’aveugle, pour le plaisir d’être ballottée et saisie au hasard. Ou encore : absorbée comme une grenouille par un serpent. (Ibidem, p. 17)
Cette incursion du côté de l’abject et de la négation de soi finissait par lui révéler qu’elle pouvait jouir sans eux, qu’elle pouvait se passer d’eux, de leurs pénis et de leurs doigts, et néanmoins s’abîmer dans un «spasme très long» qui, en la «retournant», l’accouchait de sa vérité, celle d’un être de langage, en proie au désir, inexorablement travaillé par la mort et extraordinairement soutenu par un prodigieux appétit de vie. Comble de la dérision, c’est une «poupée mécanique», image caricaturale et grinçante de la poupée à «foutre» qu’elle se plaisait jusque-là à incarner, qui lui a délivré cette leçon, inopinément, alors qu’elle se livrait au libertinage le plus effréné afin de se trouver. "Plaisir, Déplaisir", Annette Messager, au C.A.P.C., Bordeaux.

Je poursuis aujourd’hui la publication de mon texte « Le Corps glorieux de Catherine M. », initialement publié en Italie en 2004. Voici la deuxième partie de cet ensemble :
Un Corps «déplié»
Le retour sur soi opéré par Catherine Millet l’incite à répertorier «les différentes manifestations du plaisir» (Catherine Millet, Op. cit., p. 210) et à analyser la frénésie de corps à laquelle semble se résumer sa vie sexuelle. Cela a commencé pour elle par une longue période où elle n’a connu, malgré la multiplicité des expériences et des partenaires, que «l’indétermination complète du plaisir» (Ibidem, p. 211). Son assiette psychologique n’est pas celle d’une sensuelle ni d’une hystérique au sens strict :
[…] ma place dans le monde était moins parmi les autres femmes, face aux hommes, qu’aux côtés des hommes. (Ibidem, p. 44)
Chez elle, le corporel bénéficie d’une entière autonomie vis-à-vis du sentiment et de la pensée :
Le cours de ma pensée est si détachée des contingences qu’il ne se laisse pas entraver par un corps, celui serait-il retenu dans les bras d’un autre corps. Mieux, la pensée est d’autant plus libre que l’éventuel interlocuteur s’occupe avec le corps ; en conséquence, elle ne lui reprochera sûrement pas de le prendre comme un accessoire érotique. (Ibidem, p. 200. A rapprocher d’une remarque de Georg Groddeck, Le Livre du ça, Coll. «Tel », n° 3, Paris, Gallimard, 1985, p. 42)
Elle évolue comme une figure «inversée», féminine, du «chasseur» donjuanesque, du séducteur, qui n’a d’intérêt que pour la conquête : pour elle, ce qui prime, c’est le fait d’être la «proie». L’offrande et l’abandon de son corps, même si la relation s’avère décevante et que les assauts et les manipulations auxquels elle se prête la laissent de marbre, lui apparaissent dans l’ordre des choses :
Pendant une grande partie de ma vie, j’ai baisé naïvement. Je veux dire par là que coucher avec des hommes était une activité naturelle qui ne me préoccupait pas outre mesure. Je rencontrais bien de temps à autre quelques-unes des difficultés psychologiques afférentes (mensonges, amour-propre blessé, jalousie), mais elles passaient aux pertes et profits. Je n’étais pas très sentimentale. J’avais besoin d’affection, j’en trouvais, mais sans aller jusqu’à éprouver le besoin de bâtir, sur la base de relations sexuelles, des histoires d’amour. […] Je ne me préoccupais pas non plus de la qualité des relations sexuelles. Dans le cas où elles ne me procuraient pas beaucoup de plaisir, où elle me causaient même du déplaisir, ou lorsque l’homme m’entraînait à des pratiques qui n’étaient pas trop dans mes goûts, je ne les remettais pas en cause pour autant. Dans la plupart des cas, la nature amicale de la relation primait. Il allait de soi qu’elle pouvait conduire à une relation sexuelle, cela me rassurait même plutôt […]. (Catherine Millet, Op. cit., pp. 197-198)
Ce qui est décisif, c’est de se frotter et de s’ouvrir aux autres : échapper au vide et à la vacuité exige cette soumission aux désirs des autres, cette disponibilité aux caprices de tous ceux qui veulent d’elle. La construction du Moi est tributaire de leur regard et de leur concupiscence : «j’avais un besoin de reconnaissance de toute ma personne» (Ibidem, p. 198). L’introjection explique cette apparente mais fausse nymphomanie : pour être, il ne suffit pas de sortir de soi, il faut admettre de n’être pour les autres qu’un trou à plaisir. L’épanouissement de l’individu est à ce prix : «[…] lorsque j’ai ouvert mon corps, j’ai appris, avant tout, à le déplier» (Ibidem, p. 125). L’amour physique n’est ni un divertissement ni une quête ludique mais une sorte d’ascèse, ô combien dérangeante, pour enfin conquérir son autonomie de sujet.
A la différence d’un préjugé bien ancré, la répétition n’est pas forcément la marque de la pauvreté. Au contraire. La réitération est bénéfique : la réplication de l’acte - du coït - permet au sujet de se cerner, non pas en retrouvant l’unicité originelle - la fameuse scène primitive - mais en donnant un corps et une forme à ce qui a eu lieu et qui pourtant (lui) échappe. S’il en était autrement, la sexualité des femmes et des hommes serait davantage instinctive et les occuperait beaucoup moins… C’est la raison pour laquelle nulle relation charnelle ne peut étancher le désir.
Ce faisant, la satisfaction optimale, lorsque c’est elle qui est attendue, ne s’obtient que par la masturbation (Ibidem, p. 211 : «[…] aucune issue n’est plus sûre que celle que je recherche solitairement») parce que celle-ci, liée à un scénario fantasmatique, suppose le contrôle de la montée et de la puissance d’un orgasme qui précipite le sujet dans une sorte de léthargie. Pendant fort longtemps, la narratrice n’a pas été en mesure d’identifier les signes et signaux de sa jouissance lors d’un rapport sexuel :
Je n’ai jamais repéré les contractions de mon vagin pendant que je faisais l’amour. En la matière, je suis restée totalement ignorante. (Ibidem, p. 213)
Cette indifférence sensible est vécue avec culpabilité et crainte : ne serait-ce pas la conséquence d’une quelconque infirmité ? Cette interrogation angoissante est alimentée par l’incapacité de retrouver dans le coït la charge émotionnelle procurée lors d’une manœuvre masturbatoire :
[…] j’ai fréquenté un homme, puis un deuxième, avec l’idée fixe que je devrais ressentir pendant l’étreinte les mêmes spasmes que ceux déclenchés par la masturbation. Avais-je pour y parvenir une connaissance suffisante de mes propres organes ? Et, comme si ma vie sexuelle se déroulait à rebours, comme si j’avais dû me poser les questions naïves après avoir acquis une expérience et après l’avoir oubliée, j’ai douté de mon antenne clitoridienne. Etait-ce bien elle qui répondait lorsque je m’échauffais d’une phalange enragée ? Je crus un moment que je n’en avais pas, ou qu’elle était atrophiée. (Ibidem, p. 215)
L’expérience de Catherine Millet conduit à distinguer les deux types de jouissance :
Le plaisir solitaire est racontable, le plaisir dans l’union échappe. Au contraire de ce qui se passe lorsque je provoque moi-même l’orgasme, je ne me dis jamais, dans un rapport à deux : «Voilà l’instant.» Pas de déclic, pas d’éclair. Plutôt l’installation lente dans un état moelleux de sensation pure. Le contraire d’une anesthésie locale qui supprime la sensibilité mais permet de garder l’esprit éveillé : mon corps entier n’est plus que l’ourlet d’une déchirure à vif, tandis que la conscience est au stade de l’endormissement. (Ibidem, pp. 215-216)
Non seulement l’abandon du corps à un autre mène à «l’endormissement» de la conscience et du sentiment au profit d’un «état moelleux de sensation pure» mais «la petite mort», en particulier au moment de certains accès paroxystiques, aboutit à une «tétanie» (Ibidem, p. 217), à une «asthénie» (Ibidem, p. 85), rendant le «corps aussi raide qu’un cadavre» (Ibidem, p. 216). Parfois le désir est si violent qu’il fige l’animé et change le vivant en solide :
Le désir béant fait de moi un pantin de bois qu’on a laissé tomber, les bras et les jambes écartés, raides, incapable de se mouvoir par lui-même. (Ibidem, p. 85)
Cette réaction est une défense de la part d’un sujet n’assumant pas que son plaisir dépende d’un autre et provienne des confins arpentés par Eros et Thanatos :
Je n’ai jamais eu peur. Ca passait vite. Un même symptôme était apparu une fois que je m’étais fait avorter, et le gynécologue m’avait expliqué que je manquais de calcium. Ca n’était même pas pénible. Cela intervenait comme la preuve qu’il s’était passé quelque chose d’incompréhensible dans mon corps, que celui-ci ne m’appartenait plus. La paralysie prolongeait la léthargie. Je me suis évidemment demandé si au déficit en sels minéraux ne s’était pas ajouté quelque motif inconscient. Est-ce que je retenais mon corps avant ou après l’orgasme ? Pour éviter celui-ci ou pour le prolonger ? Le symptôme disparut et j’oubliai de répondre à la question. (Ibidem, p. 217)
Si morale personnelle et mode de vie dominant n’ont jamais réussi à imposer à Catherine Millet d’entraver ou de limiter l’exercice de sa liberté, le corps en revanche n’a pas cessé de «parler», de «dire», de «crier», dans sa langue, celle du symptôme, son effroi d’être, indépendamment du taux de calcium et de sels minéraux, «affronté» avec tant d’obstination à sa finitude. C’est l’expérience renouvelée de la contingence de soi et de la fragilité de l’existence (lors de l’épisode de l’avortement ; pendant l’acte sexuel, quand le sujet consent à être à la merci de l’autre) qui est à l’origine de cette catalepsie : cette «retenue» du corps avait pour objet de déculpabiliser le sujet de sa jouissance, de dénier le plaisir reçu, de démentir spectaculairement la satisfaction éprouvée. Les crises de sanglots et larmes qui remplacent les phases de parésie donnent la clef de cette résistance. Il ne s’agit certainement pas de «prolonger» l’orgasme mais de «gérer» le choc qu’il a engendré en soulignant que pour jouir il faut mourir à soi :
Tout a été largué, mais ce tout n’a été que ça : le corps que j’ai livré n’était qu’un souffle d’air et celui que j’ai embrassé se trouve déjà à des années-lumière. Comment dans un tel dénuement, ne pas exprimer sa détresse ? (Ibidem, p. 217)
A aucun moment l’oubli du symptôme n’équivaut à sa disparition : à un refoulement temporaire succède une autre expression de cette difficulté du sujet à reconnaître l’obligation de subir l’œuvre corrosive du temps et d’admettre l’anéantissement et à l’annihilation de soi dans la jouissance.
Toutefois la «sexualité de groupe» et la liberté de mœurs presque sans contrainte de Catherine Millet ont, au fil des années, infléchi sa perception du corps et son comportement sexuel :
Aurais-je jamais envisagé d’écrire ce livre, qui s’ouvre sur un chapitre intitulé «Le nombre», si je n’avais pas fait l’expérience d’être une fois le minuscule satellite tout à coup sorti de l’orbite où le maintenait un réseau de connexions qui ne le commande plus ? (Ibidem, p. 86)
Ces transformations ont d’abord été motivées puis imposées par l’insatisfaction à laquelle aboutissait chaque nouvelle expérience comme si l’écart entre l’imaginaire et la réalisation, entre l’excitation fantasmatique et la réalité de la relation non seulement s’accroissait de manière vertigineuse mais accentuait le malaise dû à la certitude de ne jamais atteindre l’intensité de plaisir et de jouissance rêvée et désirée. La déception vire alors à la «haine» et au ressentiment :
Comment pouvais-je nommer ce sentiment exclusif ? Telle était la question que je m’adressais. Il s’agissait d’une haine, certes, à l’égard de celui qui se trouvait à mes côtés, mais bien sûr indépendante des sentiments que j’éprouvais par ailleurs pour lui. Une haine pourtant qui, sur le moment, me remplissait aussi complètement qu’un métal fondu épouse son moule. (Ibidem, p. 86)
En outre, la nature et les modalités de cette «sexualité de groupe» renvoient le sujet à une quête solitaire du plaisir. Les protagonistes rencontrés sont interchangeables. Ils ne sont en rien comparables à l’ami/amant qui, après avoir été un initiateur comme Claude et Eric (Se reporter par exemple à Catherine Millet, Op. cit., pp. 18-20), a servi de «passeur», de guide et de protecteur pour l’orgie et la «partouze», voire d’organisateur. Spectateurs et témoins d’une performance, d’une aliénation et d’une réification, ils ne sont que le prétexte d’un voyage au bout de la nuit, d’une descente aux enfers où ce qui est en jeu n’est autre que la découverte de soi. Ces relations sexuelles font que l’individu regarde ses partenaires comme des accessoires. Avec eux est atteint le stade «supérieur» de l’onanisme, celui de l’incarnation des créatures fantasmatiques convoquées par le sujet pour être les auxiliaires de sa jouissance. Grâce à eux, les godemichés par le truchement desquels le plaisir est convoqué ne sont plus en latex mais en chair vivante… La prise de conscience de cette impasse psychologique et érotique souligne le régime «onaniste» d’une économie libidinale qui maintient l’être dans le repliement sur soi. Comme la connaissance de son corps ainsi que l’attention portée à soi augmentent les possibilités orgasmiques de l’individu, l’attrait pour la pluralité peut s’étioler pour une pratique quelque peu désespérée, à coup sûr compulsive, de l’autosatisfaction, a fortiori lorsque l’aléa humain est remplacé par la régularité infatigable de la machine. L’illusion d’un érotisme généralisé émancipateur s’évanouit brusquement et la souffrance existentielle taraude de nouveau le sujet :
A de nombreuses reprises, à la suite de ces rapides séances [de masturbation], j’ai sangloté. Se mêlaient la violence douloureuse du plaisir et cette volupté de la solitude que j’ai déjà évoquée, à peine augmentée, là, d’une touche d’amertume. Le contraste entre ce qui correspondait si bien à ce qu’on appelle le plaisir solitaire et mon ordinaire goût de la pluralité était comique. (Ibidem, p. 88)
A l’émoussement du plaisir ressenti dans les débordements d’une sexualité «mêlangiste» et au «retour» à l’onanisme s’est sans aucun doute ajouté un troisième facteur lié à la passion. Mais Catherine Millet a voulu que son autobiographie soit exclusivement échafaudée du point de vue de sa vie sexuelle. La place occupée par Jacques Henric dans l’existence de Catherine Millet n’est que sobrement, presque pudiquement, mentionnée : «[…] le rôle que Jacques me fait tenir rencontre si bien mes propres fantasmes que j’en suis troublée d’une manière inhabituelle, presque gênée d’être plus nue que nue» (Ibidem, p. 221). Avec lui a été en effet amorcé un tournant essentiel adossant l’amour à une complicité fantasmatique et intellectuelle des plus rares.
Cette remarque ayant été formulée, et quitte à scandaliser, on peut se demander si ce corps dévoilé, «plus nu que nu», n’est pas en définitive un ersatz de corps glorieux, au sens où la théologie catholique soutient que le corps de Jésus-Christ ressuscité en est un, c’est-à-dire un corps charnel présentant toutes les facultés et les faiblesses d’un corps humain mais augmenté de possibilités et de caractéristiques qui en font un corps spirituel***. A la fin de son ouvrage, Catherine Millet relève la nature en quelque sorte «volatile» du corps :
Le plaisir est fugitif parce que le corps, tout trituré, fouillé et retourné qu’il ait été, est évanescent. Le corps qui a joui s’est absorbé en certaines parties enfouies et mystérieuses de lui-même aussi totalement que le corps d’un pianiste se concentre à l’extrémité de ses doigts. Et les doigts du pianiste pèsent-ils sur les touches ? Par moments, il semble que non. (Ibidem, pp. 219-220)
C’est ce corps transfiguré, ce «second corps», un corps riche des stigmates visibles et invisibles des épreuves traversées pour que le sujet accède enfin à lui-même, un corps désormais assumé, le sien, que «montre» Catherine Millet dans son livre. Ses propos font écho à ceux de Jacques Henric commentant les photographies qu’il prend d’elle :
Ce corps, impalpable, est-il un objet ? Une effigie ? De quoi, de qui ? Une émotion ? L’émotion d’un instant, un instant qui dure, que je souhaite prolonger, quelque chose de l’ordre d’un soulèvement. Le passage d’un vent trouant l’horizon. Un corps qui n’est pas que lui-même, qui fait trou. (Jacques Henric, Légendes de Catherine M., Paris, Denoël, 2001, p. 13)
Comprendre Catherine Millet et La Vie sexuelle de Catherine M. nécessite la lecture en parallèle du récit de Jacques Henric, Légendes de Catherine M.. La publication concomitante de ces deux ouvrages a instauré un dispositif spéculaire où le premier livre ne délivre véritablement son sens que par rapport au second. Il suffit de se reporter à l’épigraphe du livre de Jacques Henric pour s’en convaincre :
LEGENDE : n.f. (XIIe siècle) ; emprunté au lat. médiév. legenda, propremt. «ce qui doit être lu».
Représentation de faits ou personnages amplifiée par l’imagination.
Tout texte qui accompagne une image et lui donne un sens
Dict. Le Robert (Jacques Henric, Op. cit., p. 7)
Le texte et les photographies de Jacques Henric n’avaient pas pour fonction d’accompagner la sortie de La Vie sexuelle de Catherine M. ni de l’illustrer. Beaucoup n’y ont vu qu’un procédé éditorial et une concession. Ils n’ont pas saisi que, pour appréhender «ce qui doit être lu» dans le livre de Catherine Millet, il fallait aussi considérer celui de Jacques Henric car il contribue, en en orientant la lecture, à «lui donne[r] un sens». C’est par conséquent ce diptyque qu’il convient d’analyser,- avec comme soubassement toute l’activité critique de Catherine Millet déployée depuis vingt-cinq ans dans Art Press et les thèses développées dans L’Art contemporain en France (1987, nouvelle édition mise à jour, Paris, Flammarion, 1994) ainsi que celles contenues dans La Peinture et le Mal de Jacques Henric -, pour apprécier à sa juste valeur un autoportrait qui fera date en France.
Le récit autobiographique de Catherine Millet ne s’éclaire vraiment que s’il est examiné à partir d’une grille d’hypothèses concernant la peinture énoncée par Jacques Henric. Reprenant d’assez près André Malraux, Jacques Henric estime que son essor est inséparable d’une théologie qui, pendant des siècles, a pensé et fourni aux artistes l’approche théorique d’une représentation en tant qu’image d’une présence-absence :
Dans le christianisme, tout se joue donc entre plusieurs pôles magnétiques qui vont induire un champ de forces à l’intérieur duquel la peinture va se constituer : la Révélation, l’Incarnation, la Résurrection : le Verbe/l’Image/le Verbe, à nouveau. Sans le Mystère de l’Incarnation, pas d’image, que le simple signe platonicien révélant la qualité des choses et leur essence. Avec l’Incarnation, puis la Résurrection, l’image apparaît pour disparaître bientôt au sein du Verbe divin, dans le Paradis, dans la vision directe et béatifique de Dieu, c’est-à-dire dans une jouissance absolue et infinie. La peinture, c’est donc ce moment provisoire, éphémère, cette trame fragile, cette tension énergétique entre des forces contraires. Elle est cet arc incandescent dans lequel on voit l’image se filigraner et se consumer aussitôt. C’est à une autodévoration que nous sommes conviés pendant quelques siècles où formes et couleurs vont vivre en pleine débauche. Quelques siècles et c’est cependant cette fugacité même de la peinture qui continue de nous emporter… Quant au Mal, lui, qui va trouver son prolongement et son assomption théorique dans le dogme catholique du péché originel, il est également un des éléments catalyseurs de la constitution de l’image et de sa disparition simultanée. (Jacques Henric, La Peinture et le Mal, pp. 36-37)
Pour Henric, qui ne songe aucunement à prêcher ni à convertir mais à expliquer une réalité historique et un foisonnement artistique (Pour ce qui est du rapport de Catherine Millet à la religion, il est bon de se reporter à La Vie sexuelle de Catherine M., p. 30), la pein